Faute avouée… Ce n’est que récemment, par la biais d’un ouvrage consacré au maître Dali et destiné aux enfants, que j’ai découvert le trait si poétique d’Edmond Baudoin. Car c’est bien de la poésie visuelle et narrative qui transpire dans chacune des bandes dessinées publiées par le septuagénaire niçois. Si Edmond Baudoin a choisi cette forme d’expression, lui le peintre, c’est avant tout pour raconter des histoires à la teneur souvent introspective et autobiographique. Dans cet univers de noir et blanc d’où la sensibilité jaillie à fleur de planches, les références picturales subjuguent. Ici un corps fil de fer tel une sculpture de Giacometti, là les courbes d’une femme nue que n’aurait pas renié Henri Matisse… Baudoin vit la bande dessinée comme une toile, une œuvre homogène, globale qu’il fait, défait, corrige, retouche presque sans fin. Rencontre avec un homme qui cristallise si ingénieusement le trait d’union entre peinture et bande dessinée. Vous avez commencé le dessin en 1946 en recopiant des images publiées dans les journaux de l’époque et qui représentaient les camps de la mort. Je suppose qu’un tel départ a fortement influé sur votre style et le trait de vos personnages ! Il est évident qu’un tel premier rapport avec le dessin ne peut qu’influer sur le style que l’on se forge. Dans l’esprit général, la seconde guerre mondiale s’est terminée en 1945, mais il faut savoir que la découverte des camps de la mort par le biais des journaux s’est faite plus tard, entre 1946 et 1948. En 1948, j’étais âgé de six ans et cette vision d’horreur de corps qui ressemblaient à des racines m’a forcément choqué, bousculé, meurtri. Aujourd’hui, les enfants jouent à des jeux vidéo où la mort est omniprésente, regardent des films où les meurtres pullulent, mais le rapport à la mort reste imagé. Dans notre village, nous nous rendions à l’abattoir regarder les boeufs se faire assommer et égorger. C’était très concret ! Donc, oui, j’ai commencé le dessin par la copie de cadavres enchevêtrés. Au départ, il faut savoir que si le dessin et la peinture m’ont toujours passionnés, la bande dessinée, elle, ne m’intéressait pas réellement. Je n’en lisais pas, préférant largement les livres. Goya, les impressionnistes, Giacometti, tout cela m’inspirait, me parlait dans l’esprit comme dans la chair, la Bande dessinée beaucoup moins ! Vous dîtes en effet qu’au départ la bande dessinée ne vous tentait pas vraiment. Il semble même que les histoires racontées vous plaisaient plus que le dessin lui-même ! Les histoires, c’est le voyage, l’imaginaire. Quel enfant n’aime pas les histoires ! La bande dessinée est apparue comme un moyen de poser sur papier cet imaginaire et de raconter, de faire passer une émotion en utilisant le dessin et l’écrit, ce qui différencie de la peinture. Je me souviens avoir exposé quelques dessins dans une bijouterie de Saint-Paul de Vence. C’est là que Numa Sadoul (auteur, comédien et metteur en scène, ndr), découvrant mon style, m’a dit que la bande dessinée pouvait être pour moi un débouché, une façon de gagner ma vie. Je me suis penché sur la question et j’ai tenté ma chance. Cette nouvelle forme d’expression artistique m’a permis d’aller loin dans la recherche de l’intériorité, de la sensibilité. Lorsque je dessine, je reste dans un processus d’écriture car, en bande dessiné, le mot et l’image ne forment qu’un ! Le noir et blanc s’est-il tout de suite imposé comme une évidence dans votre travail ? À l’époque, le noir et blanc était surtout une question d’économie. Mes parents n’étaient pas très riches et, si les crayons noirs étaient abordables, ceux de couleur représentaient un luxe qu’il fallait utiliser avec la plus grande parcimonie. Cette notion économique cumulée au fait que j’ai débuté le dessin en recopiant du noir et blanc explique que cette utilisation se soit imposée de fait. Aujourd’hui, j’utilise la couleur, mais ce n’est pas la même émotion, c’est un autre ressenti, un autre monde. Vous faites rarement de crayonné avant d’encrer vos planches. Cette immédiateté, ce travail sans filet, c’est ce qui vous grise ? Il est vrai qu’aujourd’hui, j’en fais de moins en moins. L’immédiateté est à mes yeux aussi importante que l’instrument que je tiens entre les mains. Les idées qui jaillissent lorsque je tiens un pinceau ne sont pas les mêmes que celles qui vont me venir à l’esprit lorsque je tiens un stylo par exemple. Avec le pinceau, mon corps tout entier ressent la souplesse de l’instrument, sa légèreté. Le stylo, lui, instaure une certaine distance avec ce que je raconte. L’instrument dépend donc de ce que je souhaite exprimer, l’émotion que je désire véhiculer. Dans Piero, paru en 1998, j’ai utilisé un Rotring car l’émotion était trop forte, trop envahissante et le pinceau aurait là créé une sensiblerie éloignée du message. C’est la même chose pour le choix du papier. Il diffère selon l’instrument et l’émotion que j’ai en tête. Vous dîtes que dessiner « est une promenade dont je ne connais pas la suite. » Ce sont donc vos doigts et votre esprit qui vous guident lors de cette phase de travail ! C’est ce que je disais il y a quelques jours encore à mon éditeur qui me demandait de lui envoyer des pages de ma prochaine oeuvre. Il arrive fréquemment qu’un dessin m’oblige à recommencer des planches qui se situent au début de l’ouvrage. La Bande dessinée est pour moi comme une toile. Elle doit donc être homogène d’où le fait de changer, de modifier, de faire et de défaire. Je pense que pour les peintres, les écrivains, les musiciens… Leur travail dans sa globalité ne forme qu’une seule et même œuvre. Mes bandes dessinées, mes livres, mes peintures, tout cela représente au bout du compte le grand livre de ma vie. Lorsque vous travaillez pour la revue DADA, destinée à faire découvrir l’art aux plus petits, abordez-vous la peinture différemment ? Je suis très peu allé à l’école et dessiner pour les enfants est une chose merveilleuse. … Lire la suite