Jean Renaud, tous marteaux des Vikings !

De la série « Vikings » au dernier jeu vidéo « Assassin’s Creed Valhalla » en passant par l’univers Marvel, les peuplades nordiques et leur mythologie ont le vent dans le dos du Drakkar. Le phénomène ne date pas d’hier puisque de Tolkien à Jules Vernes en passant par les opéras Wagnériens, Odin et sa descendance ont suscité l’intérêt et déchainé les passions. Si entre sacrifices humains et invasions barbares, les Vikings sont bien souvent réduits, comme dans la série éponyme qui leur est consacré, à des brutes violentes assoiffées de sang et marteaux de Thor, on peut se demander si la représentation n’est pas pour le moins tronquée. Jean Renaud, ancien directeur du département d’études nordiques à l’Université de Caen nous ouvre les portes du royaume d’Asgard… « Les jeux vidéo remettent au goût du jour les quêtes héroïques et les pratiques magiques des Vikings – ce qui ne se fait pas sans pertes ni contresens, malheureusement. » Si l’on devait donner une définition la plus juste possible d’un Viking selon vous, quelle serait-elle ? Un Viking (en norrois : víkingr), c’est, au sens premier du terme, un ancien scandinave, danois, norvégien, suédois, qui s’embarque avec d’autres pour mener une « expédition viking » (fara í víking), une expédition maritime, guerrière, dans le but d’acquérir des richesses par tous les moyens. Le mot « viking » n’a commencé à être utilisé en français qu’à partir du XIXe siècle : auparavant, et depuis le Moyen-Âge, on disait toujours les Hommes du Nord, les Normands, les pirates normands. Malheureusement, aujourd’hui, le mot a pris un deuxième sens, beaucoup plus large. Quand on dit « les Vikings », on désigne généralement l’ensemble de la population scandinave qui a vécu à l’époque des expéditions vikings, c’est-à-dire de la fin du VIIIe siècle au milieu du XIe. Donc ça prête à confusion : car ces gens-là n’ont pas tous été des « guerriers vikings », loin de là ! Et si on parle par exemple de ce que mangeaient les Vikings, il ne s’agit pas simplement de la popote à bord des navires, bien sûr. On a l’impression que le Viking se résume à un être barbare doté d’une force incroyable et qui fait preuve d’une violence inouïe. Pour quelles raisons les romanciers ont-ils, au fil du temps, réduit les Vikings à cette simple image ? L’image du barbare remonte au Moyen-Âge, où les clercs qui décrivent ainsi les Vikings dans les chroniques ou les annales sont précisément les premières victimes de leurs exactions. Ce sont eux qui ont forgé les représentations indélébiles de feu et de sang. Au XIXe siècle, le romantisme aidant, les Vikings deviennent d’invincibles héros, de formidables aventuriers, voire des surhommes ! Puis au XXe siècle, la littérature populaire s’empare du thème, bientôt relayée par le cinéma. Dès lors, tout est permis : l’imaginaire, voire le fantastique, l’emporte complètement sur la réalité historique, et la brutalité ne s’est pas atténuée pour autant. Les Vikings ont envahi les côtes de la Manche, les rives de la Seine et ont même, comme vous le dites, participé à la formation d’une Bretagne indépendante. Que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage des hommes du Nord en hexagone ? Tout d’abord, je n’ai jamais dit que les Vikings ont « participé » à la formation d’une Bretagne indépendante, j’ai dit que leur présence désastreuse en Bretagne a simplement « contribué » à faire prendre conscience aux Bretons de leur personnalité propre, et donc de s’affirmer, au Xe siècle, en tant qu’Etat celtique. Mais que reste-t-il des Vikings en France aujourd’hui ? Pas grand-chose, il faut bien le dire, vu le rôle déstabilisateur qu’ils ont joué un peu partout. Sauf en Normandie, qui leur a été concédée en 911 par le roi Charles le Simple, et où ils se sont établis durablement et parfaitement intégrés – la preuve qu’ils n’étaient pas de simples barbares ! Ils y ont laissé en héritage de très nombreux noms de lieux qu’ils ont donnés, notamment à leur habitat, comme tous ces noms qui se terminent en « tot » : par exemple Quettetot, devenu le nom d’un village, mais qui était à l’origine celui d’une ferme (en norrois toft) : Ketilstoft, c’est-à-dire « la ferme d’un Viking qui s’appelait Ketill ». Mais aussi, à divers éléments du paysage, comme les noms en « bec » (du norrois bekkr, un ruisseau) : par exemple Houlbec, « le profond ruisseau ». Aujourd’hui, beaucoup de Normands portent encore des noms de famille dérivés du norrois, comme Osouf, Toutain, Turgot. Et puis – et cela concerne toute la France – la Normandie a aussi servi d’intermédiaire pour l’emprunt en français d’une cinquantaine de mots norrois. Surtout dans le domaine de la navigation (et pour cause !), comme la quille, l’étrave, les haubans, les ris, les agrès, et dans le domaine maritime en général, comme la houle, les vagues, l’estran, la crique, le varech ou encore le crabe, le homard et le marsouin. Mais également des mots aussi divers qu’une girouette, une mare, une dalle, le duvet, et même des verbes : flâner, hanter, regretter. Donc un modeste héritage, mais un héritage malgré tout ! Les Vikings ont été popularisés auprès du grand public en partie par la série éponyme. Une série dont vous dites dans votre ouvrage « Les Vikings, vérités et légendes. » qu’elle se moque de la réalité historique et chronologique. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette série regorge d’inepties ? La série Vikings est un excellent divertissement : mais d’un point de vue historique, c’est loin d’être satisfaisant. Je ne nie pas qu’il y ait des efforts de faits quant au réalisme… mais les limites sont vite atteintes et on est en pleine fiction. En mélangeant toutes sortes de sources – sagas islandaises plus ou moins légendaires (comme la Saga de Ragnarr et de ses fils), Geste des Danois du clerc Saxo Grammaticus (pour le personnage non moins légendaire de Lagertha), annales et chroniques plus ou moins fiables, et j’en passe – la série tente de créer, en définitive, une vaste épopée viking. Je crois que c’était le principal but de Michael Hirst. Le mode de vie et l’habitat, au début de la série, sont plutôt bien introduits. Encore que tous les paysages soient typiquement norvégiens et qu’on reste dans … Lire la suite

Michel Biard, la Révolution française

Plus de deux cents ans après avoir fait couler le sang, la Révolution française continue à faire couler beaucoup d’encre. Quelles en sont ses causes réelles ? Comment un événement minime comme la prise de la Bastille est-il devenu jour de fête nationale ? Le roi Louis XVI a-t-il été, comme certains l’affirment, dépassé par une révolution qu’il refusait d’accepter ? Agrégé d’Histoire, professeur d’Histoire du monde moderne et de la Révolution française (Université de Rouen) et auteur de plusieurs ouvrages sur la Révolution française, Michel Biard nous éclaire sur cette page cruciale de l’histoire de France. « Le régicide, crime jugé le plus terrible et puni des plus atroces supplices sous l’Ancien Régime, marque l’entrée de la France républicaine dans une nouvelle ère. » La guerre d’indépendance américaine, qui a coûté beaucoup d’argent à la monarchie, a-t-elle été l’une des causes de la Révolution, participant à la faillite financière de la France ? L’intervention française dans cette guerre a assurément contribué à aggraver le déficit du « budget » de l’État, toutefois il ne faut pas non plus exagérer l’importance de son coût. Bien entendu, les sommes dépensées ont été considérables, mais le gouffre financier dans lequel se trouvait plongé l’État royal a d’autres causes que les seules dépenses militaires. Plutôt que de centrer l’attention sur ces dernières, il me semble plus important de souligner l’incapacité de l’État à se réformer et notamment à modifier la répartition des impôts. Les inégalités devant le paiement des impôts sont alors un problème structurel plus important qu’une guerre par nature conjoncturelle. Et derrière la question des impôts se cache, bien mal, celle des privilèges qui bloquent l’ensemble du système. Pour ne prendre qu’un seul exemple, ceux qui étaient à la tête de l’administration de l’État n’ont certes pas attendu 1789 pour imaginer un marché national qui serait débarrassé des multiples péages intérieurs, ces derniers entravant d’évidence le commerce. Mais, comme l’a montré l’historienne Anne Conchon, supprimer les péages intérieurs supposait de rembourser les propriétaires de ces droits de péage. L’État n’en avait pas les moyens, pas davantage qu’il n’envisageait de les supprimer purement et simplement, ce qui aurait été porter atteinte aux privilèges et au droit de propriété. La paralysie vient donc, en partie, de ce type de contradictions. Comment réformer sans toucher aux privilèges ? La philosophie des Lumières a-t-elle joué un rôle majeur dans la tournure que prirent les événements de 1789 ? Vaste question que celle-ci ! Pour aller à l’essentiel, je ferai une réponse de Normand (d’adoption). Oui, les écrits de plusieurs philosophes des Lumières ont été une source d’inspiration pour ceux qui, en 1789, sont « devenus révolutionnaires » (selon l’heureuse formule de l’historien Timothy Tackett). Toutefois, la « petite monnaie » des Lumières, ces idées qui se diffusent par exemple au gré de petits ouvrages et au rythme des pas des colporteurs, a joué un rôle non négligeable. Dès lors, point n’est besoin d’imaginer chaque sujet du roi ayant lu Du Contrat social, la folie de semblable postulat serait trop évidente. En revanche, la naissance d’un esprit critique, de ce qu’on a pu appeler « la fureur de juger de tout », vient bien de la diffusion des idées des Lumières. Néanmoins, la réponse peut également être faite de manière négative. Outre le fait que « la philosophie des Lumières » et « les philosophes » n’ont jamais constitué cette sorte de bloc uni qui a été ainsi caricaturé par leurs adversaires (les dévots ou « anti-philosophes »), des Français ont pu lire des écrits de philosophes sans pour autant souhaiter une révolution, a fortiori soutenir celle-ci une fois advenue. On peut lire sans adhérer (heureusement !), on peut lire en se contentant d’imaginer un simple combat de plume dépourvu de suites politiques et sociales, etc. Et puis, de quels écrits s’agit-il ? Le Rousseau du Contrat social n’est pas celui de La Nouvelle Héloïse, le Voltaire du Dictionnaire philosophique portatif n’est pas le même que l’auteur de pièces de théâtre et de contes… De nombreux exemples attestent que des lectures philosophiques n’ont pas nécessairement suscité des engagements révolutionnaires en 1789. Il suffit à cet égard de se pencher sur la culture des députés aux Etats-généraux devenus Constituants, comme a pu le faire Timothy Tackett. Que penser par exemple d’Antraigues, imprégné des écrits de Rousseau et qui ne va cesser de comploter contre la Révolution ? Si, en convoquant les États Généraux le 5 mai 1789, la monarchie française avait choisi de devenir une monarchie constitutionnelle, un roi pourrait-il encore être chef de l’État aujourd’hui ? Louis XVI a-t-il été, dès le départ, indécis et dépassé par les événements de 1789 ? Un historien doit se défendre de rentrer dans un jeu de suppositions, sous peine de céder à l’éternelle tentation de refaire l’Histoire. Et si… ? Toutefois, je crois important de préciser ici que de nombreux travaux prouvent de manière définitive que Louis XVI n’a jamais accepté la Révolution (qui lui était de facto imposée, rappelons-le). Il n’a donc pas été « indécis », comme a voulu le faire croire, deux siècles durant, toute une légende qui l’a transformé en une sorte de gros nigaud davantage passionné par les serrures et la chasse que par les affaires de l’État. Certes, il a pu çà et là varier d’opinions, au gré des luttes d’influence dans son entourage beaucoup plus que par simple versatilité, mais jamais il n’a accepté de devenir le roi des Français, place que lui réservait la Constitution de septembre 1791. Un ouvrage récent de Guillaume Glénard, historien du Droit, d’une très grande importance, vient de montrer que cette Constitution lui laissait pourtant encore des pouvoirs considérables et qu’elle ne créait pas du tout cette « monarchie républicaine » autrefois évoquée par les historiens François Furet et Ran Halevi. Oui, Louis XVI aurait pu régner à la tête d’une monarchie constitutionnelle, puis le dauphin désormais nommé « Prince royal » aurait pu, un jour, lui succéder. Mais encore aurait-il fallu que Louis XVI … Lire la suite

Michel Balard, historien spécialiste des croisades

Difficile d’évoquer les croisades sans rouvrir une plaie à peine cicatrisée entre l’Orient et l’Occident. Suite à l’appel lancé par le pape Urbain II en 1095, les croisés vont profiter d’un Islam divisé pour partir à la conquête de Jérusalem, la ville sainte. Deux siècles et huit croisades plus tard, cette guerre religieuse a certes déplacé le « centre du monde » vers l’Ouest, mais la cassure opérée entre les différentes religions, elle, reste encore palpable aujourd’hui, comme l’atteste la situation géopolitique. Michel Balard, historien spécialiste des croisades et professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous entraîne au sortir de l’an mille afin de mieux comprendre deux cents ans d’histoire qui ont bouleversé le monde en profondeur. « Dire que les croisades sont une guerre titanesque entre la croix et le croissant est faux ! » Si les croisades évoquent une période lointaine de l’histoire, ont-elles une résonance avec notre époque ? Les croisades ont effectivement une résonance aujourd’hui, surtout dans le monde musulman qui y voit les antécédents de l’impérialisme colonial. Les juifs d’Israël sont donc à leurs yeux les descendants des Occidentaux en expansion, ce qui explique les relations conflictuelles actuelles entre les deux peuples. Les croisades sont, encore de nos jours, un thème extrêmement sensible dans le monde musulman, un thème d’ailleurs envisagé de manière instinctive, sans raisonnement critique vis-à-vis de ces événements vieux de près de mille ans. Au-delà d’une guerre à répétition menée par la Chrétienté, les croisades sont aussi la rencontre de deux cultures, celle de l’Orient et de l’Occident. Quelles en furent les conséquences ? Il convient tout d’abord d’apporter beaucoup de nuances sur ce pseudo choc culturel ! Il ne faut pas en effet considérer les croisades comme un affrontement total de la Chrétienté vis-à-vis de l’Islam. À Bagdad par exemple, cette intervention n’a jamais été considérée comme significative. Dire que les croisades sont une guerre titanesque entre la croix et le croissant est faux ! Il est certain que la rencontre entre la chrétienté et le monde musulman a été fructueuse pour la péninsule ibérique et des villes comme Tolède, qui bénéficiaient déjà d’une connaissance aiguë du monde musulman. Aujourd’hui, on pense qu’il y a eu des contacts fructueux dans le cadre de la Syrie Palestine, voir les traductions réalisées par exemple à Antioche et les manuscrits copiés à Acre, tandis que, dans le domaine de l’architecture, on peut relever quelques influences de l’art islamique sur celui des croisés. À cette époque, peut-on dire que la civilisation arabo-musulmane surpassait l’Europe latine tant sur le plan matériel qu’intellectuel ? Nous sommes effectivement à une époque de tournant dans la balance des forces entre l’Occident chrétien et le monde musulman. Sous les premiers Abbassides [les Abbassides sont une dynastie de califes sunnites arabes qui gouvernèrent le monde musulman de 750 à 1258. Cette dynastie, fondée par Abû al- `Abbâs As-Saffah, arrive au pouvoir à l’issue d’une véritable révolution menée contre les Omeyyades. Quand les Abbassides triomphent des Omeyyades, ils déplacent le pouvoir de la Syrie vers l’Irak en fondant leur nouvelle capitale, Bagdad (762)], le monde musulman était incontestablement plus évolué que ne l’était l’Europe occidentale chrétienne. On assiste à cette époque à un véritable rayonnement de la culture musulmane, des sciences arabes jusqu’aux pratiques culturales comme l’irrigation. Cette haute supériorité a duré jusqu’au XIe siècle. Puis, la scission entre califat et émirats qui deviennent rivaux les uns des autres entraîne un déclin de cette culture. À partir de la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle, l’Europe chrétienne opère un essor significatif. Géographie, mathématiques, astronomie, optique, médecine, chimie… L’Occident a largement puisé dans le savoir oriental. Les croisades ont-elles profondément modifié l’approche de la science en Occident ? Ce ne sont pas uniquement les croisades qui ont modifié cette approche ! D’autres foyers comme Tolède – la partie musulmane de l’Espagne – ou l’Italie du Sud avaient déjà des contacts étroits avec cette science. Il est néanmoins certain que les traductions réalisées par les Arabes de textes scientifiques ont contribué à transmettre en Occident ce savoir venu de l’Orient. Même si les croisades se soldent par une défaite pour la chrétienté, le « centre du monde » se déplace t-il progressivement vers l’Ouest ? C’est assez difficile à dire ! À cette époque, la Méditerranée est partagée en trois mondes différents : la chrétienté romaine, l’orthodoxie et le monde musulman. Les croisades apparaissent dans un temps d’équilibre entre ces trois blocs civilisationnels. À partir du XIIIe siècle, on peut en effet noter que l’Europe chrétienne tend à l’emporter sur les deux autres blocs. Alors que la parole de Jésus est celle de l’amour et de la tolérance, comment en vient-on à servir Dieu en prenant les armes ? C’est un problème assez difficile à résoudre. Le pacifisme hérité des Evangiles n’a duré que quelques siècles puisqu’à partir de saint Augustin, on voit se formuler la théorie de la guerre juste [la doctrine de la guerre juste est un modèle de pensée et un ensemble de règles de conduite morale définissant à quelle condition la guerre est une action moralement acceptable. La doctrine s’intéresse plus particulièrement à la guerre préventive, et la notion de preuve du casus belli n’y a que peu de place] qui va se développer jusqu’à la formulation de guerre sainte prêchée par la papauté qui en fait une quasi-obligation. Il convient néanmoins de préciser que lorsque l’on étudie ces périodes du XIe au XIIe siècle, on se doit d’opérer un effort de compréhension rétrospective dans un monde où la tolérance n’existait pas. C’est là le propre de l’historien ! Pour quelles raisons, à la fin du XIe siècle, le pape Urbain II en vient-il à prêcher la croisade ? Il y a tout d’abord un appel de l’extérieur de la part de l’empereur de Byzance qui a besoin de mercenaires jusque-là recrutés en Europe du Nord ou de l’Ouest. Alexis Ier Comnène va donc adresser un appel à la papauté afin que l’Occident envoie des … Lire la suite

Laurent Douzou, la Résistance dans la seconde guerre mondiale

Lorsque le 22 juin 1940, l’armistice est signé entre l’Allemagne nazi et le gouvernement français de Pétain, des femmes, des hommes vont se soulever pour lutter, au péril de leurs vies, contre l’occupant et le régime de Vichy. Les actions individuelles des débuts vont peu à peu se structurer pour donner naissance à la Résistance. De la diffusion de tracts à l’aide aux persécutés et réfugiés en passant par les actes de sabotage, cette armée des ombres va activement préparer le terrain pour les troupes alliées et ce, jusqu’à la Libération en 1944. Universitaire français, professeur d’histoire contemporaine à l’Institut d’Études Politiques de Lyon et membre de la maison française d’Oxford depuis 2010, Laurent Douzou est spécialiste de l’histoire et de la mémoire de la deuxième guerre mondiale et tout particulièrement de la Résistance. Auteur de nombreux ouvrages sur la question, il nous livre son point de vue sur un phénomène clé de l’histoire de France encore trop souvent schématisé. « La Résistance demande à être mieux étudiée et connue encore de nos jours dans la mesure où la connaissance et les représentations qu’on en a en ce début de XXIe siècle semblent passablement schématiques. » Quelle est votre définition de la Résistance ? Il est extrêmement difficile de donner une définition qui permette de saisir toute la gamme d’activités qu’on désigne par le mot de Résistance. Au fil du temps, les spécialistes de la question, d’Henri Michel à François Bédarida, ont proposé des définitions élaborées. L’ébauche de définition la plus convaincante à ce jour est, selon moi, celle de Pierre Laborie (Dictionnaire Historique de la Résistance, François Marcot, dir., Robert Laffont, 2006, p. 37) qui met en avant différents critères : … – la volonté de nuire à un ennemi identifié, qu’il soit occupant ou à son service ; – la conscience de résister, c’est-à-dire de participer à une expression collective du refus, par une décision volontaire et une adhésion responsable à des objectifs clairement affirmés ; – un engagement dans des formes d’action imposant des comportements et des pratiques de transgression ; – la possibilité de résister selon des stratégies à buts multiples, en fonction de priorités propres et en poursuivant des objectifs spécifiques, à condition d’agir pour combattre un ennemi commun clairement désigné et accepté comme tel. … Cette définition a le mérite de tenter de tenir compte de variables complexes. Elle permet également, par sa précision et son exigence, de ne pas donner au terme ‘résistance’ une acception si large que la notion elle-même finisse par se dissoudre. Il n’en demeure pas moins que la Résistance est extrêmement difficile à définir et à enfermer dans une stricte définition parce que la notion a considérablement évolué entre 1940 et 1944. Elle n’a pas eu d’emblée la même signification en zone interdite ou en zone occupée qu’en zone non occupée par exemple parce que les situations y étaient très différentes. Elle a également changé de signification et de résonance au fil de la période. Si le terme même de résistance est apparu très tôt – dans le texte de l’appel lancé le 18 juin 1940 par le général de Gaulle, dans le titre de la feuille clandestine créée fin 1940 par Boris Vildé et ses amis -, il n’était pas investi, au temps des pionniers, de la même signification qu’au printemps 1944. En 1940, les pionniers – c’est-à-dire celles et ceux qui ont créé de toutes pièces la Résistance en partant de rien et avec la foi du charbonnier – parlaient plus de la nécessité de « faire quelque chose » que de Résistance. Il a fallu du temps, des épreuves, une redoutable adversité porteuse de réflexion et de clarification, pour que, graduellement, le concept de Résistance émerge, s’impose et finisse par désigner à la fois un idéal et une organisation : en 1944, ‘la Résistance’ désignait une action en même temps qu’une forme d’organisation unitaire et coordonnée. … Le plus petit dénominateur commun à celles et ceux qui, d’un bout de la période à l‘autre, ont effectivement mené une action résistante fut de défendre une éthique, une éthique en action. Cette éthique pouvait avoir des ressorts extrêmement différents – de la foi religieuse à un patriotisme germanophobe en passant par un engagement politique marqué ou des convictions philosophiques fortes -, elle n’en a pas moins joué un rôle crucial. Cette éthique n’a pas surgi tout armée des cerveaux. Aux tout débuts, c’est à la préservation de la dignité face à un occupant omnipotent qu’en appelaient les premiers tracts comme les « Conseils à l’occupé » rédigés à Paris en juillet 1940 par Jean Texcier dont la tonalité est assez bien résumée par ce court extrait : « Surveille tes barrages contre leur radio et leur presse. Surveille tes blindages contre la peur et les résignations faciles. Surveille-toi. ». De façon significative, Jean Texcier avait conçu seul ce texte pour tenter de secouer l’abattement qu’il constatait autour de lui. Comment naît et se structure la Résistance durant cette seconde guerre mondiale ? La Résistance est née d’abord du sursaut d’individualités qui ne pouvaient se résoudre à accepter la défaite aussi brutale qu’inattendue de mai-juin 1940, l’armistice du 22 juin 1940 et ses conséquences calamiteuses (un territoire morcelé, écartelé et sous la coupe directe ou indirecte de l’occupant, une souveraineté réduite à la portion congrue, la République abolie, etc.). Ces individualités ont vite entrepris de « faire quelque chose ». Aider réfugiés, persécutés, prisonniers de guerre évadés, aviateurs abattus au- dessus de la France, en constituant des filières d’évasion et de passage de la zone nord vers la zone sud, puis de la zone sud vers l’Espagne ou la Suisse. Lutter contre le sentiment dominant de découragement en faisant des inscriptions à la craie sur les murs, en collant des papillons, en confectionnant et en diffusant des tracts, en préparant des feuilles clandestines paraissant autant que possible régulièrement. La constitution de filières, la mise sur pied de moyens de propagande-diffusion, qui demandaient de gros efforts d’organisation, étaient porteuses … Lire la suite

Jacques Portes, la guerre du Vietnam

Après l’échec de la France pour reconquérir l’Indochine, les Etats-Unis, alors en plein processus de guerre froide, se lancent dans le conflit vietnamien afin d’éviter une unification du pays entre le Nord communiste et le Sud soutenue par la bannière étoilée. De 1959 à 1975, les Etats-Unis vont peu à peu s’enliser dans une guerre qui, stratégiquement, va constituer le premier revers d’une nation promue au rang de libérateur depuis la fin du second conflit mondial. Jacques Portes, professeur d’histoire de l’Amérique du Nord à l’université Paris VIII et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire américaine, nous éclaire sur les zones d’ombres d’un conflit qui a dévasté le Vietnam pendant près de vingt ans. « Nixon aurait pu terminer la guerre dès 1970, mais en raison d’une conception erronée et de la difficulté des négociations, l’issue va prendre deux ans et demi de plus ! » Pouvez-vous nous remémorer les événements qui, après l’échec de la France pour reconquérir l’Indochine et les accords de Genève, conduisirent à la guerre du Vietnam ? La raison principale de cette intervention tient au fait que les États-Unis ont financé 80 % du budget nécessaire à l’armée française en Indochine. Ils étaient donc, dès le début, fortement impliqués dans ce conflit. Ensuite, les Américains ont refusé de ratifier les accords de Genève car ils pensaient qu’une coupure entre le Nord et le Sud du Vietnam laisserait une porte ouverte au communisme. Mais ces positions américaines ne conduisaient pas automatiquement à la guerre. Echaudé par la guerre de Corée, qu’il avait conclue en 1953, le président Eisenhower était contre l’envoi de troupes terrestres, mais pour une surveillance aérienne des progrès communistes, suivie de bombardements secrets. Pour les États-Unis, la guerre du Vietnam s’inscrit-elle dans une logique de guerre froide ? Au départ oui ! Depuis 1951 et surtout sous Kennedy et Johnson, de 1963 à 1967, l’Amérique souhaitait à tout prix éviter la théorie du domino, prévoyant de façon simpliste que si un pays devenait communiste, les autres limitrophes le deviendraient également : après le Vietnam, ce serait la Thaïlande, le Laos, puis le Cambodge et même les Philippines. Il fallait donc faire du Vietnam du sud une vitrine contre le communisme. Cette logique de guerre froide n’est plus vraie après 1967. À partir de cette période, les Soviétiques comme les chinois ont pris conscience que ce conflit ne les menaçait en aucun cas. Ils apportent certes une aide financière et matérielle à Hanoï, mais ce conflit n’est plus pour eux d’un intérêt majeur sur le plan géopolitique, sauf celui d’affaiblir les États-Unis. En 1967, les États-Unis sont pourtant dans une logique de guerre, incapable de faire machine arrière et, de surcroît, persuadés qu’ils peuvent remporter la guerre : il s’enlisent au Vietnam sous leur propre poids. Quel impact a eu, aux États-Unis, cette guerre qui marque la première défaite militaire de l’histoire américaine ? La guerre du Vietnam n’est pas une défaite militaire pour les États-Unis qui n’ont en effet pas connu de réel revers militaire, ils n’ont pas eu une bataille décisive comme celle de Dien Bien Phu. Par contre, c’est une défaite stratégique complète ! Le Vietnam est en effet devenu totalement communiste après le conflit. D’ailleurs, on note qu’au fil des années de conflit et, à mesure que le nombre de morts au sein des soldats croît, de nombreux jeunes se demandent l’utilité de partir sur le terrain et le pourquoi de cette guerre. Après les années 1968-1969 et l’offensive du Têt, l’armée va se sentir peu à peu devenir inutile puisque les perspectives tracées en amont du conflit ne sont tout simplement plus réalisables. La guerre du Vietnam marque également la naissance d’un mouvement pacifiste en plein flower power. Comment réagissent le gouvernement et l’armée face à cette levée de bouclier dans laquelle prennent part de nombreux intellectuels et artistes ? Le gouvernement a nié que ce mouvement pacifiste ait eu une importance quelconque alors que l’on sait que ce pacifisme s’est peu à peu propagé au sein de l’opinion pour, au fil des années, être quasiment majoritaire dans le pays. On doit d’ailleurs noter que des fils de ministres participaient à ces grandes manifestations anti guerre. Il est d’ailleurs drôle de constater qu’en mai 1970, après les morts de Kent State University, le président Nixon a demandé à une escorte de l’accompagner à quatre heures du matin près de celles et ceux qui manifestaient à Washington devant la statue de Lincoln. Même si cet événement n’a servi à rien, il est symptomatique du fait que le gouvernement avait compris l’importance de cet élan pacifiste. D’ailleurs le retrait des troupes mis en œuvre par Nixon après 1969 a pour but premier de désamorcer le mouvement social contre la guerre, mais en prolongeant la guerre avec l’invasion du Cambodge et les bombardements sur le Vietnam du Nord, il n’est pas parvenu à ses fins. Après la guerre, l’armée a accusé les médias d’être responsables de la défaite en dénonçant les abus des soldats américains et en soulignant l’impasse de la guerre, au lieu de parler des victoires sur le terrain, mais la presse ne faisait que rapporter les plaintes des soldats et répondait à l’angoisse grandissante de l’opinion sur les résultats de ce conflit. Après la seconde guerre mondiale, la guerre du Vietnam marque-t-elle le début de l’implication des États-Unis sur le plan géopolitique mondial, implication qui perdure encore aujourd’hui ? La guerre du Vietnam marque surtout un frein à cette implication géopolitique. Son échec total, son coût extraordinairement élevé, ses pertes en tous genres impose un retrait des États-Unis sur le plan mondial et remet ainsi en cause le consensus anti communiste de la guerre froide. Durant les dix ans qu’a duré la guerre du Vietnam, les États-Unis n’ont pu intervenir en Angola où les Cubains ont débarqué, ni rénové leurs armements. Il a donc fallu attendre les années quatre-vingt, avec le retour d’une menace soviétique en Afghanistan, pour que la reprise d’une politique d’armement soit effectuée par Carter … Lire la suite

Farid Ameur, comprendre la guerre de Sécession

L’industrie contre le monde agricole, l’abolition de l’esclavage contre la volonté de préserver une main-d’œuvre soumise, le général Grant contre Lee, la puissance et la supériorité numérique contre la stratégie… La guerre de Sécession démontre le fossé qui divise l’Amérique lorgénéral Grant, général Lee, Lincolns de l’élection de 1860 du président Lincoln. Si l’union entre le Nord et le Sud est une utopie sur laquelle bien des citoyens ont déjà tiré un trait, peu imaginent que le pays tout entier va plonger dans une guerre fratricide, quatre années de combats qui laisseront les états humainement et économiquement moribonds, mais unis ! Farid Ameur, docteur en histoire et auteurs d’ouvrages sur cette guerre de Sécession, revient sur cette sanglante seconde naissance des États-Unis. « Beaucoup de gens s’imaginent que les nordistes ont pris les armes pour débarrasser leur pays de la plaie de l’esclavage. C’est inexact. » Le traumatisme de la guerre de Sécession est-il encore perceptible aux États-Unis ? Tout à fait. Depuis maintenant cent cinquante ans, cette tragédie tient une place particulière dans la mémoire collective. C’est le seul conflit qui ait opposé des Américains à d’autres Américains. Et si l’on regarde de près, les cicatrices ne sont pas totalement effacées. Le traumatisme est encore palpable dans certains états du Sud, comme le Mississippi, l’Alabama et l’Arkansas, où persistent violence, pauvreté et tensions raciales. Par bravade, nombre de sudistes continuent à appeler « Yankees » leurs compatriotes du Nord. Surveillés de près par le FBI, des extrémistes se regroupent dans des organisations patriotiques, des clubs de tir et des sociétés secrètes comme le Ku Klux Klan. L’occasion, pour eux, d’évoquer avec nostalgie la civilisation esclavagiste du Sud, de brandir le drapeau confédéré à tous crins et d’entretenir le mythe de la « cause perdue ». Bref, un héritage encombrant avec lequel les autorités publiques ont parfois du mal à composer. La victoire d’Abraham Lincoln à l’élection présidentielle de 1860 qui entraîne une première sécession de sept états du Sud est-elle un premier pas vers la guerre ? Les sudistes ont fait un procès d’intention à Abraham Lincoln. Son élection a créé une onde de choc dans le Sud. La victoire du candidat républicain, un parti fondé en 1854 et porté par le Nord, y a été ressentie comme une menace à l’égard des propriétaires d’esclaves. La répartition géographique des suffrages, d’ailleurs, a clairement démontré que nordistes et sudistes empruntaient des voies irréconciliables. Malgré ses positions modérées, Lincoln, qui a bénéficié des divisions du Parti démocrate, s’est vu l’élu d’une partie de la nation, celle vivant dans le Nord et l’Ouest. À cette époque, le nouveau président entrait en fonction le 4 mars, soit quatre mois après son élection. Ce délai a été habilement mis à profit par les sécessionnistes pour organiser une levée de boucliers. Le 20 décembre 1860, la Caroline du Sud a été la première à franchir le pas décisif en proclamant l’Union dissoute. Dans un climat d’exaltation populaire, la rébellion s’est alors étendue à la majorité des états esclavagistes. En février 1861, lorsque la Confédération prend forme, elle compte déjà sept états. Au total, elle en rassemblera onze, de la Virginie au Texas. Mais, contrairement à une idée reçue, les Américains espéraient éviter de recourir aux armes. Une conférence de la paix s’est d’abord tenue, sans succès, à Washington. Jefferson Davis, le président des états confédérés, a répété que les sudistes désiraient avant tout que le gouvernement fédéral les « laisse en paix ». De son côté, Lincoln a lancé des paroles d’apaisement, de conciliation et des appels à la fraternité lors de son discours inaugural. Mais aucun terrain d’entente n’était possible… Quel événement va finalement mettre le feu aux poudres ? Le bombardement de Fort Sumter, un bastion fédéral situé à l’entrée de la baie de Charleston, en Caroline du Sud. Fidèle à l’Union, le commandant de la garnison avait refusé d’évacuer cette position stratégique. Le 12 avril 1861, les canons confédérés ont commencé à tonner. Cet acte d’hostilité a aussitôt précipité le pays dans la guerre civile. L’opinion nordiste a été indignée de l’insulte faite à la bannière étoilée. Elle a crié à la trahison et réclamé un châtiment exemplaire. En apprenant la nouvelle, le président Lincoln s’est résigné à choisir la manière forte pour faire respecter l’autorité du gouvernement national. Personne ne pouvait alors imaginer que la lutte allait durer quatre ans ! Les états du Sud étaient-ils, par tradition, plus indépendantistes, refusant la tutelle d’un gouvernement fédéral ? Sans aucun doute. En 1832, la Caroline du Sud avait déjà menacé de faire sécession pour protester contre le vote d’un tarif protectionniste qui affectait son économie exportatrice. D’une manière générale, les sudistes s’enorgueillissaient de leur civilisation agrarienne et patricienne, ce « Dixieland » qu’il jugeait supérieur à l’Amérique des affaires, de l’industrie et du profit que symbolisait le Nord. Ils étaient farouchement attachés à leurs particularismes locaux et aux droits des états. Mais il faut préciser qu’au milieu du XIXe siècle, le sentiment national est encore embryonnaire aux États-Unis. On se sentait orléanais, louisianais et sudiste avant d’être un Américain. La sécession prend-elle en réalité ses racines dans l’histoire des États-Unis, dès l’indépendance du pays ? La guerre civile est un pur produit de l’histoire américaine. À vrai dire, elle est le fruit d’un demi-siècle de rivalités internes. Le contraste était frappant entre le Nord, fer de lance de l’industrie et du progrès, où l’on prônait des vertus égalitaristes, et le Sud, terre d’élection d’une société patriarcale et agrarienne fondée sur l’institution de l’esclavage. Deux mondes les opposaient. Ce clivage n’a fait que s’accentuer au fil des années car il existait entre eux un antagonisme de mœurs, d’instincts, mais aussi d’intérêts. Sur le plan économique, les divergences étaient nettes entre le protectionnisme préconisé par le Nord et le libre- échange réclamé par le Sud pour favoriser ses exportations de coton, sa principale source de production et de richesse. Surtout, les tensions se sont cristallisées autour de la question de l’esclavage. Au-delà du … Lire la suite

Nicolas Beaupré, l’entre-deux-guerres

Au sortir de la Première Guerre mondiale, l’Europe est en ruines. Humainement, économiquement, industriellement ou encore socialement, le conflit a laissé des traces indélébiles sur une France qui, menée par son Père la Victoire, Georges Clemenceau, exige que l’Allemagne, cet ennemi juré, paye seule les réparations. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, modifie les frontières de l’empire allemand et plonge l’Outre-Rhin dans le chaos financier. Maître de conférence en histoire contemporaine et spécialiste des deux guerres, Nicolas Beaupré nous donne les clés afin de mieux comprendre ces deux décennies d’une paix pour le moins précaire. « Si les personnes ont été démobilisées à la fin de la guerre, les esprits eux sont restés mobilisés pour faire renaître un nationalisme poussé à l’extrême lors du premier conflit mondial. » Dans quel état se trouve l’Europe sur le plan humain et économique à la fin de la Première Guerre mondiale ? L’Europe est, en cette période, dans un état de destruction humaine, sociale et économique énorme. La guerre a causé près de 9 millions de morts, pour la plupart des combattants qui sont des civils en uniforme. Nous avons assisté à une guerre de masse qui a nécessité la mobilisation d’armées gigantesques, constituées de citoyens volontaires ou mobilisés selon les pays. Sur le plan économique, il convient de distinguer les pays touchés directement par la guerre de ceux qui l’ont été de manière indirecte. Néanmoins, on peut dire que le pays qui a subi le plus de destruction en raison de la guerre industrielle demeure, avec la Belgique, sans conteste la France. Il a d’abord fallu transformer une économie de paix en économie de guerre. Pour se faire, la France a dû, comme tous les belligérants, énormément s’endetter. Puis, à la fin de la guerre, il a fallu environ deux années pour repasser de cette économie de guerre à celle de paix. Quel a été le rôle joué par les femmes pendant ces années de guerre ? Les femmes ont joué un rôle essentiel dans cette première guerre mondiale. Il faut se souvenir que le conflit a éclaté en pleines moissons et, dès le départ, les femmes ont dû remplacer leurs maris, leurs pères, leurs frères dans les champs pour assurer la récolte. Cela a été également peu à peu le cas dans l’industrie où les usines, à l’époque, demandaient une main-d’œuvre très importante. Il était primordial de faire tourner la machine de guerre industrielle ! Cette implication des femmes dans le travail se perpétuera d’ailleurs après guerre. L’autre point essentiel du rôle des femmes durant ce conflit a été leur rôle de soutien des troupes. Leurs courriers témoignent de ce soutien moral qu’elles fournissaient à ceux de leur famille partis se battre au front. Vous vous êtes intéressé à tous ces soldats/écrivains de la guerre, désireux de laisser une trace écrite de l’horreur vécue. Dans le camp des alliés ou des Allemands, la teneur des propos est-elle sensiblement identique sur le ressenti de la guerre ? L’écriture de guerre est un phénomène partagé par tous les pays. Le point commun entre ces auteurs et que, pendant le conflit, ils interprètent le plus souvent la guerre de manière très patriotique. Dès le départ, le mouvement pacifiste est assez mineur car, au sein de la plupart des pays, on se représente la guerre comme défensive et non offensive. Les écrivains, eux, vont donc s’inscrire dans cette optique. Puis, au fur et à mesure que le conflit va s’installer dans la durée, on pourra constater que l’écriture, elle aussi, deviendra de plus en plus réaliste. La Première Guerre mondiale a débouché sur des non-dits comme les mutineries qui se sont produites dans les camps français, allemands ou britanniques. On parle de 2 400 poilus condamnés à mort. Qu’en est-il vraiment ? Ces mutineries furent un phénomène essentiellement français ! On ne les retrouve pas d’une manière aussi massive et collective chez les autres participants au conflit. Au moment où elles se sont déroulées, les états-majors ont en effet tenté d’étouffer l’affaire, mais bien vite, l’information s’est propagée comme une traînée de poudre. Le phénomène a été, en nombre et en localisation, assez circonscrit, puisqu’il a surtout eu lieu dans le secteur du Chemin des Dames [le Chemin des Dames est un terrain d’affrontement dès 1914. En 1917, le commandement français tente de percer « par surprise » en avril. L’échec catastrophique se traduit par des mutineries qui ont pour la plupart lieu dans ce secteur du front]. La répression de ces mutineries peut parfois aller jusqu’à la condamnation à mort. Après la guerre, on ne peut pas dire non plus que le phénomène des mutineries soit totalement occulté puisque, chez les partisans de gauche comme d’extrême-gauche, les mutineries font partie de la mémoire collective. Mais, la plupart des condamnations à mort eurent lieu en fait en 1914 et 1915. Il faut savoir qu’au début de la guerre, les chefs des armées ne comprennent pas le traumatisme que peut créer la guerre chez certains qui, jusque-là, étaient agriculteurs ou boulangers. Elle condamne donc à mort des gens malades psychiquement, en état de choc par rapport aux horreurs auxquels ils ont assisté. Ce n’est qu’après un temps certain que la justice militaire va enfin être plus juste et clémente vis-à-vis de ces soldats devenus « malades » au contact de la mort et du sang. Il faut aussi savoir que la plupart des condamnations à mort furent commuées. Les historiens s’accordent en général pour évaluer les exécutions à environ 600 sur l’ensemble de la guerre. Dès la fin du conflit, on parle de « La der des ders », et des slogans comme « Plus jamais ça » fleurissent. L’espoir d’une paix durable est donc grand au sein de l’opinion ! La fin de cette guerre est un immense soulagement pour les populations qui ont été durement touchées par ce conflit. Mais attention, car un slogan comme « La der des ders » n’est pas forcément synonyme de pacifisme ! La phrase … Lire la suite

François Burgat, DR au CNRS, politologue sur le monde arabe et musulman

L’islamisme au Maghreb, réédition Payot 2008 Petite bibliothèque ; L’islamisme en face, 1995 (réédition La Découverte Poche 2007) ; L’Islamisme à l’heure d’al-Qaïda, 2005. Réédition La Découverte Poche 2008) Après la victoire par les urnes des islamistes « modérés » en Égypte, Tunisie et Maroc, l’Occident prend peur. Mais pourquoi ces pays, dont la plupart viennent de sortir par la force de plusieurs décennies d’un pouvoir autoritaire, choisissent-ils des partis associés à des courants radicaux pour les gouverner ? Pour répondre à un jeu d’échec géopolitique complexe qui s’inscrit sur la durée entre Orient et Occident, François Burgat, politologue sur le monde arabe et musulman, nous fournit quelques clés afin de nous forger notre propre opinion sur un monde en pleine mutation. « Si les systèmes politiques arabes redeviennent fonctionnels et donc crédibles, tous ces jeunes qui entendaient, souvent à juste titre, « changer le monde » seront moins tentés de le faire par la force » Comment expliquer la genèse de l’islamisme ? Disons que dans le contexte post-colonial, ce sont des forces politiques dont l’agenda a consisté surtout à se démarquer de la première génération des élites indépendantistes (francophones dans le cas du Maghreb). Elles leur reprochaient de n’avoir pas parachevé – sur le terrain culturel – cette « remise à distance » de l’Occident que les luttes pour les indépendances, puis pour les nationalisations (du canal de Suez égyptien ou des hydrocarbures algériens) avaient respectivement opérée, sur le terrain politique d’abord, puis sur celui de l’économie. Leur dénominateur commun est donc de vouloir restaurer la centralité de cet héritage islamique – ou de l’interprétation qu’ils en font – qui a été malmené à leurs yeux par la colonisation. L’explication que j’ai pour ma part avancée dans mes principaux ouvrages (1) est que la capacité de mobilisation des islamistes vient du caractère « endogène » c’est-à-dire home made du langage et des références qu’ils entendent réhabiliter, bien plus que de leur dimension « religieuse » ou « sacrée ». Progressivement les revendications des islamistes, d’abord spécifiquement sociétales, ont englobé le spectre tout entier des demandes des autres composantes des oppositions politiques, y compris les demandes démocratiques. Dès lors qu’ils sont apparus comme les oppositions les plus populaires, ils ont été les principales victimes de la répression. Ils sont donc devenus de ce fait non seulement les porteurs de leurs revendications culturelles spécifiques mais également, plus largement, le fer de lance de la lutte contre l’autoritarisme des régimes. Une fois identifié ce tronc commun, il faut vite préciser que l’usage que font en politique les islamistes de leurs références musulmanes s’est avéré extrêmement variable, selon les configurations politiques et sociales, locales et régionales, où ils évoluaient. La référence religieuse permet en effet de légitimer des attitudes conservatrices, sectaires et radicales. Mais elle permet tout autant, le regard occidental tarde à s’en apercevoir, d’ancrer dans la culture populaire des postures plus modernisatrices que l’on pourrait comparer à celle des « démocrates chrétiens » européens des années d’après-guerre. Le mot islamiste peut donc aujourd’hui rimer avec le radicalisme politique ou l’extrême conservatisme social des Talibans mais tout autant avec la modération d’ « Erdogan », l’actuel Premier ministre turc. Un tel mot valise ne veut donc dès lors plus dire grand chose. Les partis islamistes ont certes en commun un certain conservatisme social. Mais il se trouve que ce conservatisme qui choque l’opinion occidentale est en prise avec des sociétés où la religion joue, en 2011, un rôle comparable à celui qu’elle jouait au Portugal, en Italie ou en Pologne il y a peine deux ou trois décennies, et en France pas beaucoup plus. Ce cocktail de « nationalisme » post-colonial et d’un conservatisme qui n’interdit en rien la modernisation, semble être en fait aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, une des façons pour ces sociétés d’affirmer leur identité. C’est en tous les cas ce que viennent de démonter les résultats relativement convergents des élections en Tunisie, au Maroc et en Egypte. Pour vous, le label « islamiste » est dangereux car il sous-entend que les actions de celui à qui il s’applique ne peuvent avoir de motivations qu’idéologiques, et donc illégitimes. Mais tout, dans notre société, est aujourd’hui étiqueté, rangé dans une case, et ces terroristes brandissent haut la religion pour expliquer leurs actes sanguinaires. Le label « islamiste » en vaut bien un autre, et il ne me pose aucun problème en tant que tel. Ce qui pourrait inquiéter est que nous n’ayons pas de terme moins stigmatisant pour qualifier les citoyens qui, un peu partout dans cette région du monde, sont en train de composer des majorités politiques. De deux choses l’une : ou la conjoncture historique a produit au sud de la Méditerranée une génération de monstres politiques, ou bien l’image que nous en avons est quelque peu simplificatrice et se doit d’être corrigée. Il peut certes être utile de produire un discours de propagande pour protéger nos intérêts. Il est en revanche extrêmement dangereux de consommer ce discours en guise d’information sur la nature et l’origine des dangers que nous avons à affronter. Il est donc plus encore dangereux de réduire nos adversaires potentiels à la caricature qu’il nous plaît de faire d’eux, pour ne pas avoir à connaître de leurs revendications, parfois justifiées, à notre égard. Des « terroristes », dites-vous, « brandissent haut la religion pour expliquer leurs actes sanguinaires ? » De tels sinistres individus existent sans doute. Mais ils ne sauraient en aucune façon rendre compte de tout ce que nous regroupons sous l’étiquette islamiste, et encore moins de l’origine et la répartition des responsabilités en matière de violence politique. Je défie quiconque de démontrer que les islamistes, à l’échelle du siècle, auraient eu une propension ou une efficacité particulière à manier la violence politique par rapport à ceux (régimes arabes ou armées occidentales) contre qui ils se sont mobilisés. Ce ne sont d’ailleurs pas les dogmes « religieux » mais bien le stalinisme, le nazisme et les guerres de décolonisation … Lire la suite

Florence Maruéjol, Egyptologue

Pyramides, Pharaons, hiéroglyphes, momies… L’Égypte antique suscite, aujourd’hui encore, une imagerie fantasmatique inhérente au mode de fonctionnement et à la stabilité politique d’une civilisation qui a duré près de trois millénaires. Romans, septième art, peinture ou même opéras, nombreux sont celles et ceux qui se sont inspirés du pays du Nil et de ses principaux acteurs (de Ramsès II à Cléopâtre). Florence Maruéjol, égyptologue, nous offre une petite leçon d’histoire afin que nos réminiscences du programme de 6e ressortent enfin du dédale pyramidal de notre savoir. « Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas des esclaves qui ont bâti les pyramides mais des Égyptiens, réquisitionnés au titre de la corvée. » L’Égypte est-elle, comme le soulignait l’historien Hérodote, « un don du Nil » ? On ne peut en effet que partager le point de vue de l’historien Grec puisque l’Égypte est constituée à 96% de désert et qu’elle ne possède pas d’autre cours d’eau que le Nil. Le fleuve est donc sa colonne vertébrale et sans le Nil, pas d’Égypte ! Le Nil, unique source d’eau du pays est synonyme de vie. Gonflé chaque été par les pluies des hauts plateaux Ethiopiens, le fleuve débordait de son lit en Égypte, à partir de mi-juillet. Il inondait ses rives favorisant l’irrigation des cultures grâce à un système de bassins naturels. L’Égypte tout entière était très dépendante de cette crue du Nil, ce qui explique cette peur constante de manquer de nourriture qui poursuit les Égyptiens jusque dans l’au-delà. Aux alentours de 6000 av. J.-C., à la préhistoire, les Égyptiens s’installent sur les rives du Nil et commencent à vivre au rythme de leur fleuve. Ils adoptent progressivement l’agriculture importée du Proche-Orient, cultivant les terres fertiles et domestiquant le bétail. Fait unique dans l’Histoire, la civilisation égyptienne antique a perduré pendant plus de trois millénaires. Comment expliquer cette longévité ? Cette longévité est due en grande partie à la structure politique de l’Égypte qui se fonde sur la monarchie. La royauté pharaonique prend fin avec la conquête d’Alexandre le Grand en 332 av. J.-C., mais la culture dont elle forme le fondement, est si bien ancrée dans la population égyptienne qu’elle demeure sous la domination grecque puis romaine. Elle ne disparaît qu’avec le triomphe du christianisme au IVe siècle de notre ère. La civilisation égyptienne, qui émerge au IVe millénaire av. J.-C., se développe avec l’unification du pays. Auparavant, le pays est scindé en deux. D’un côté la vallée du Nil ou Haute-Égypte, au sud du Caire, qui est un ruban de terre qui encadre le Nil et, de l’autre, le delta du Nil ou Basse-Égypte, au nord du Caire, qui a une forme de triangle et des terres très riches. La géographie relativement simple du pays explique également l’homogénéité de la culture égyptienne. Les fouilles menées ces quarante dernières années nous aident à comprendre comment est née la civilisation égyptienne. Dans le Sud, apparaissent au milieu du IVe millénaire av. J.-C. les premiers centres urbains dominés par des chefs. À la fin de cette période, les plus puissants d’entre eux, originaires de This-Abydos, prennent le contrôle de la Haute-Égypte. Parallèlement, le nord où vivent des communautés paysannes offrant une société plus égalitaire, adopte la culture de la Haute-Égypte. C’est le premier pas vers l’unification. Par des jeux d’alliance et des combats, les princes du Sud imposent leur domination à l’ensemble du Delta. Le processus s’achève vers 3100 av. J.-C. lorsque le roi Narmer (le Ménès des Grecs) unifie politiquement l’ensemble du pays. Entre 3100 et 2700 av. J.-C., les rois posent les bases de la royauté pharaonique, de l’État et de la religion. Ils s’appuient sur une administration centralisée et hiérarchisée qui assure à l’Égypte prospérité et stabilité et qui leur permet de mobiliser les ressources nécessaires au lancement de grands chantiers comme ceux des pyramides. Quels rapports l’Egypte va t-elle entretenir avec ses principaux voisin ? Les Égyptiens vont rapidement annexer tout ou partie de la Nubie, région partagée aujourd’hui entre l’Égypte et le Soudan et traversée par le Nil. Il faut attendre 1540 avant J.-C. pour que les Égyptiens repoussent leur frontière du côté de la Syrie-Palestine. Jusqu’en 1540 av. J.-C., l’Égypte vit repliée sur elle-même, se limitant surtout à des échanges commerciaux avec ses voisins du Nord. Avant le Nouvel Empire, à la Deuxième Période Intermédiaire (1710-1540 av. J.C.), la royauté est fortement affaiblie. Des étrangers venus de Syrie-Palestine, les Hyksos, en profitent pour s’installer dans l’est du Delta et contrôler une grande partie de l’Égypte. La XVIIe dynastie des princes de Thèbes, désireuse de restaurer l’unité du pays et de libérer le pays, entreprend de les chasser. Elle remporte la lutte et refoule l’élite hyksos en Palestine. De conquise, l’’Égypte devient conquérante. Les pharaons du début de la XVIIIe dynastie, et surtout Thoutmosis III (1479-1425 av. J.-C.), conquièrent des territoires en Syrie-Palestine. Ils en tirent d’importants revenus. En même temps, ils prennent le contrôle de la route de l’étain, métal indispensable à la fabrication du bronze. Le roi Pharaon tient directement son pouvoir des dieux. Quel est son rôle au sein de cette Égypte ? La royauté est la pierre angulaire de la société. Invention des dieux, elle est confiée à un homme qui change de statut une fois devenu roi. Il acquiert une nature divine. Les mythes expliquent que les dieux ont procréé et mis au monde le pharaon pour qu’il gouverne le pays. Ils lui ont donné tous les pouvoirs, économiques, politiques, judiciaires, militaires, religieux. Du roi, ils attendent qu’ils construisent leurs temples et garnissent leurs autels d’offrandes. Cet échange permanent entre le pharaon et les dieux se déroule dans les temples. Il a pour but d’assurer le bon fonctionnement du monde, son équilibre. C’est pourquoi les temples ne sont pas des lieux de prières. Ce sont des lieux très secrets, fermés au public. Les prêtres y agissent à la place du souverain qui ne peut se trouver dans tous les sanctuaires du pays en même temps. Le décor illustre les … Lire la suite

Chloé Maurel, la vie de Che Guevara

Chloé Maurel, Che Guevara, éd Ellipses Marketing Plus de quarante ans après une exécution encore emplie de zones d’ombres, le portrait d’Ernesto Guevara, immortalisé par l’objectif d’Alberto Korda, continue à fleurir sur les T-shirts de jeunes contestataires en herbe. Quintessence de l’esprit révolutionnaire, prêt à faire parler les armes pour imposer sa volonté de justice sociale, le Che demeure LE référent d’une équité humaine, à l’opposé du système sur lequel repose notre société régie par les soubresauts du CAC40. Mais, Ernesto Guevara était-il un révolutionnaire romantique profondément humain ou un guerrier sanguinaire ? Chloé Maurel, agrégée d’histoire et auteur d’une magnifique biographie sur le Che, nous livre son point de vue sur une icône de la révolution. Hasta siempre Comandante ! « Il semble maintenant avéré que la CIA a fait assassiner le Che. » Les parents d’Ernesto Guevara étaient de lignée aristocratique avec, néanmoins, un penchant pour des idées de gauche. Est-ce en réaction à cette aristocratie que Guevara développa des opinions radicales dès le plus jeune âge ? Effectivement, dès son plus jeune âge, il a aimé fréquenter des jeunes issus de catégories plus populaires et s’est très tôt intéressé et identifié aux pauvres, aux opprimés, en décalage avec le milieu bourgeois, voire aristocratique, dont il était issu. Mais, cette tendance ne s’inscrit pas en réaction à ses parents. Au contraire, ceux-ci, ayant des idées de gauche, ont encouragé ce penchant : sa mère recevait dans leur maison les camarades pauvres d’Ernesto et leur venait en aide. Les conversations avec ses parents ont compté dans la précoce politisation du jeune Ernesto. Les fréquentes crises d’asthme qui obligent Ernesto au repos forcé ont-elles façonné sa personnalité (réaction face à l’injustice de la maladie, plongée dans la littérature) ? La maladie d’Ernesto, qui l’a accompagné toute sa vie, est un élément très important qui a beaucoup compté dans sa personnalité. Il a lutté d’arrache-pied contre sa maladie, en pratiquant des sports violents qui lui étaient déconseillés (comme le rugby), en allant faire des pérégrinations dans des lieux et sous des climats qui lui étaient décommandés par les médecins, et surtout en se lançant dans la guérilla, dans des conditions extrêmes. Il a été en de nombreuses occasions victime de très violentes crises d’asthme qui l’ont quasiment terrassé, mais il a toujours repris le dessus grâce à son extraordinaire force de volonté. Par exemple au Congo, en Bolivie, ou encore en Chine, au moment où il a rencontré Mao. Est-ce le premier voyage de Guevara en Amérique latine et aux États-Unis en compagnie de son ami Alberto Granado qui va forger l’idée du Che selon laquelle seule une révolution par les armes peut lutter contre les inégalités sociales ? Le premier voyage de Guevara en Amérique latine aux côtés de son ami Alberto Granado, ainsi que son deuxième voyage, ont beaucoup compté dans la prise de conscience politique du jeune homme. À l’époque, son ami Alberto est plus conscient politiquement que lui. Guevara s’intéresse plutôt à l’archéologie. Les visites des grandes entreprises minières (comme la mine de Bolsa Negra, grande mine située au sud-est de La Paz, en Bolivie) et les promenades dans les bas-fonds des grandes métropoles latino-américaines font peu à peu prendre conscience à Guevara de l’injustice sociale. C’est aussi et surtout de l’idée d’unité du peuple latino-américain que prend conscience le jeune homme. Quant à la conviction que seule une révolution par les armes peut lutter contre les inégalités sociales, je pense que c’est plutôt à partir de la rencontre avec Fidel Castro qu’elle se consolide chez lui. Mais il est vrai que très tôt, on observe chez le jeune Guevara la volonté de lutter au péril de sa vie, de se sacrifier pour la cause de la justice sociale et de l’humanité. Le second périple de Guevara, qui a terminé ses études de médecine en 1953, va-t-il être l’occasion de parfaire sa condition de révolutionnaire ? Oui, à cette occasion, il fait des rencontres marquantes, comme celle du Dr Pesce, qui lui fait rencontrer des dirigeants de l’APRA, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine, parti politique péruvien d’opposition, alors clandestin. L’APRA repose sur le principe de la construction d’un front unique latino- américain, idée qui est chère au jeune Guevara. Au Costa Rica, il rencontre plusieurs réfugiés politiques venus de toute l’Amérique latine, comme Juan Bosch, écrivain et homme politique dominicain, opposant au gouvernement dictatorial de Rafael Trujillo en place en République dominicaine. Le séjour au Costa Rica influence sérieusement la prise de conscience politique du jeune Guevara, c’est une étape majeure de son voyage initiatique. Il y rencontre notamment plusieurs protagonistes de l’attaque ratée de la caserne de Moncada du 26 juillet 1953, compagnons de Fidel Castro. C’est au Mexique en 1955 que Guevara est présenté à Fidel Castro. Comment se passe cette rencontre qui sera déterminante dans la vie du Che ? C’est chez une amie cubaine, Maria Antonia Gonzalez (dont le frère est mort torturé par les hommes de Batista), dans l’appartement de celle-ci dans le centre-ville de Mexico, que se produit la rencontre entre les deux hommes. Entre Ernesto et Fidel, c’est comme un coup de foudre. Dès cette première rencontre, ils discutent dix heures d’affilée de questions de politique internationale. Fidel développe l’idée, avec laquelle Ernesto s’affirme entièrement d’accord, que la lutte révolutionnaire cubaine qu’il aspire à mettre en place, n’a pas seulement une portée nationale mais se rattache à une action d’ampleur continentale et s’inscrit dans la lignée des mouvements révolutionnaires, lancés en leur temps par Simon Bolivar et José Marti. Fidel décrit aussi à Ernesto les conditions déplorables dans lesquelles survivent les Cubains, entassés dans des taudis insalubres. Ernesto est indigné par cette situation. Au terme de cette longue conversation, vers l’aurore, Fidel finit par lui parler de son projet de lancer une nouvelle tentative d’insurrection armée à Cuba, en y débarquant avec un groupe d’hommes bien entraînés. Ernesto lui inspirant confiance, Fidel lui propose dès cette première soirée de participer à l’opération, bien qu’il ne soit pas cubain. Ernesto n’hésite … Lire la suite

Marylène Patou-Mathis, préhistorienne

« Neandertal, une autre humanité », 2010, Perrin, collection Tempus « Le Sauvage et le Préhistorique, miroir de l’homme occidental. De la malédiction de Cham à l’identité nationale. ». Odile Jacob Paru en 2011 Documentaire France3 « Papa Néanderthal » Directrice de recherches au CNRS, responsable de l’unité d’archéozoologie du département préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle, et grande spécialiste de l’homme de Néanderthal, Marylène Patou-Mathis vient de publier un ouvrage « Le Sauvage et le Préhistorique, miroir de l’homme occidental. De la malédiction de Cham à l’identité nationale. », dans lequel elle démontre que si ses yeux sont tournés vers le passé, elle ne se désintéresse pas, loin s’en faut des problématiques contemporaines. Sur nos ancêtres chasseurs- cueilleurs aussi bien que sur les Hommes que nous sommes devenus et que nous devenons, elle pose son regard expert et engagé pour nous raconter avec passion et émotions une histoire : notre Histoire. « Nous sommes en train de vivre une révolution semblable à celle du Néolithique. » De quand date la fascination pour la préhistoire dans le grand public ? La question de savoir comment nos ancêtres vivaient est récente. Au 19ème et au début du 20ème, ils ne nous intéressaient pas. On les considérait comme des singes, des non-civilisés, des Sauvages. Je situerais cet engouement après la seconde Guerre Mondiale. Les massacres au nom de la race pure ont notamment beaucoup marqué les esprits, les questions des origines et d’identité ont suscité cet intérêt qui n’a cessé d’augmenter. Aujourd’hui, il est très fort. Pourquoi l’intérêt pour cette période croît-il aujourd’hui ? Il y a une quête de sens, en Occident du moins car je pense que la vision des Orientaux est différente. Mais nous, Américains et Européens, ne savons plus très bien qui on est, où on va, ce qu’on va faire. Et il me semble qu’on fait nôtre, sans le savoir, ce vieux proverbe africain qui dit : « Quand tu ne sais plus où tu vas. Tu t’arrêtes. Tu te retournes et regardes d’où tu viens. » L’avenir fait peur, nous interroge, l’économie et l’environnement, phénomènes que nous ne pouvons individuellement (voire collectivement) maîtriser, sont incertains. On éprouve aujourd’hui le besoin de trouver un modèle, un idéal. Très étrangement, ce modèle, après avoir fait l’objet d’un rejet total, est non seulement Préhistorique ou Sauvage, avec des majuscules, mais encore plus précis, celui du chasseur-cueilleur nomade. On ne veut plus être ce qu’on est dans ce monde urbanisé où l’argent et le « toujours plus » dominent, on veut retourner aux sources de l’humain, de l’être et non du paraître. Raison probable pour laquelle se développe l’ethno-tourisme et l’intérêt pour le mode de vie de nos ancêtres et tout particulièrement celui de Néanderthal. Hier, considéré comme une brute épaisse, un loser que Sapiens a supplanté, il est devenu aujourd’hui l’image du « bon sauvage » ; un changement de mythe s’est opéré, le second remplaçant le premier. Et vous, plus précisément, qu’est-ce qui a vous amené à ce sujet ? Je suis géologue de formation, une scientifique. Et j’ai fait de la paléontologie très tôt car toute petite j’étais intriguée par les fossiles d’animaux marins retrouvés au milieu du Bassin parisien. « Il y avait la mer, là ? ». Après ma maîtrise de géologie, je me suis rendu compte qu’en réalité ce qui m’intéressait, c’étaient les relations entre les animaux et les Hommes préhistoriques. J’ai donc fait un DEA puis une thèse en Préhistoire. Mon sujet de doctorat portait sur du matériel issu d’un site néanderthalien. J’ai donc commencé à travailler sur des ossements d’animaux laissés par Néanderthal. Depuis, on ne s’est plus quitté. A la fin des années 1980, on le connaissait encore assez mal, et de surcroît, il était considéré comme archaïque, charognard, cannibale. J’ai voulu, en quelque sorte, lui rendre justice. Dans le but de faire « parler » ces assemblages osseux, de découvrir, grâce aux marques présentes sur les os des animaux, comment les animaux avaient été chassés ou charognés, découpés, préparés et consommés, j’ai développé de nouvelles méthodes propres à l’archéozoologie du Paléolithique, en particulier la taphonomie. Mon objectif était de retrouver les comportements de subsistance des Néanderthaliens. L’animal est important dans la relation qu’il a à l’Homme et vice-versa puisque nous faisons partie intégrante du règne animal, de la Nature. Petit à petit, j’ai voulu savoir s’il existait chez les Néanderthaliens des comportements régionaux, des traditions culturelles et je suis donc allée de plus en plus vers l’Est, jusqu’en Ouzbékistan et en Sibérie méridionale où je travaille actuellement. De questionnement en questionnement, on a avancé, jusqu’à cette grande question qui se pose aujourd’hui : que s’est-t-il passé en Europe à l’arrivée des Hommes modernes, des Sapiens ? Quels sont vos outils ? Quelle est votre matière première ? Nous travaillons sur des ossements d’animaux découverts dans des sites préhistoriques qui ont été occupés par des Hommes au Paléolithique, période, précédant celle de la domestication des plantes et des animaux, où l’Homme était un prédateur, un chasseur-cueilleur qui vivait des ressources naturelles sauvages. Nous quadrillons les zones étudiées pour déterminer lors de la fouille dans quelle zone d’activité nous nous trouvons : boucherie, cuisine etc. Ensuite, en aval, en laboratoire, nous déterminons la nature des os, un fémur ou un os du pied, l’espèce à laquelle ils appartiennent, au renne ou au mammouth… Enfin, grâce à la taphonomie, à savoir tout ce qui est arrivé à cet os depuis son enfouissement, nous nous assurons que ce matériel osseux est bien dû à l’Homme. Sur ces os, nous allons regarder les moindres marques, traces de silex, de combustion, de fracturation afin de retrouver les techniques d’acquisition, chasse ou charognage, ainsi que les gestes du boucher paléolithique. On s’aperçoit ainsi que très tôt, on a des chaînes opératoires de découpe des proies, des enchaînements de gestes précis afin de récupérer le maximum d’éléments. On s’est aperçu aussi qu’on ne découpait pas de la même façon le bison, le cheval ou le renne. Tout ces actes nous permettent … Lire la suite

Jean-Pierre Rioux, historien

La France perd la mémoire, revue et augmentée en octobre 2010, chez Perrin. Les centristes, de Mirabeau à Bayrou, janvier 2011, chez Fayard Historien spécialiste d’histoire contemporaine, Jean-Pierre Rioux a été nommé le mois dernier à la tête du comité d’orientation scientifique de la Maison de l’histoire de France. Voulu par Nicolas Sarkozy, ce lieu dédié au passé de notre pays a avant même sa naissance, fait l’objet de vives polémiques. Après avoir précisé les contours et la vocation de ce futur établissement Le Président du comité répond aux critiques, apportant notamment sa pierre au débat tant décrié sur l’identité nationale. Engagé pour sa discipline, l’homme l’est tout autant dans la vie politique, qui a soutenu François Bayrou lors de la dernière Présidentielle. Un engagement en partie à l’origine de son dernier ouvrage sur les Centristes dont il évoque au passage l’identité et l’avenir. « Une Maison de l’histoire prend tout son sens dans notre France où le présent accable le passé et dénie l’avenir. » Pourquoi avez-vous accepté de prendre la tête du comité d’orientation scientifique de la future Maison de l’histoire de France ? J’ai accepté parce que je trouve que cette initiative est opportune. Elle vient à un moment où dans ce pays, tous, Français, étrangers, immigrés et visiteurs mêlés se posent des questions sur le rapport qu’ils ont avec le passé, l’histoire, la mémoire, la langue, le patrimoine. L’idée étant d’y voir plus loin. Pourquoi ne pourrions-nous pas bâtir un lieu où on questionnerait le mot France et son histoire, sans a priori d’histoire officielle, sans vision téléologique d’une France qui, par définition aurait depuis la nuit des temps une identité ou une vocations constantes ? Il ne s’agit pas de survaloriser le mot France, mais de l’interroger. Et de comprendre comment et pourquoi il a vécu de siècle en siècle. En quoi cette Maison sera-t-elle différente d’un musée ? Si on dit « maison », on ne réduit pas à « musée », qui a pour vocation première d’exposer, de montrer des œuvres, de puiser dans des collections. Et cela aurait de plus laissé penser qu’on pouvait enfermer l’Histoire de la France dans un musée ce qui a été très mal perçu par certains, et à juste raison. Maison, c’est plus que musée. Que va-t-on faire ou trouver dans cette maison ? A l’instar des musées, il y aura bien sûr des expositions temporaires. Et là encore, nous devrons inventer. Que faut-il montrer pour toucher l’intelligence et la sensibilité d’un très large public ? Les musée des beaux arts ou les musées alliant art et société – le Musée du quai Branly, par exemple – enseignent qu’il y a un fétichisme de l’objet. Chez nous, il y a une obsession pour la trace. Les Français raffolent de tout ce qui sort du sol. La moindre trouvaille archéologique est commentée. Il y a une espèce d’entêtement archéologique, raison pour laquelle j’ai tenu à ce que cette matière soit représentée dans notre communauté, en l’occurrence, par Laurent Olivier, spécialiste du monde celtique. Il est un de ceux qui expliquent très bien cette approche spontanée et curieuse pour la trace, depuis le caillou préhistorique jusqu’au bouton de l’uniforme d’un poilu de 14-18 qu’on exhume d’un bois. Des œuvres, de traces, des reconstitutions monumentales, des documents, des archives évidemment, nous devrons donc mettre tout cela en synergie. Il y aura aussi une galerie chronologique, qui fait déjà l’objet d’utiles discussions, qui sera constamment évolutive et qui devrait mettre en œuvre les moyens les plus sophistiqués. La maison sera aussi le théâtre de rencontres multiples et de manifestations inédites. Elle sera au centre d’un réseau des musées. Elle créera un grand portail documentaire numérique à vocation européenne et mondiale. Quels sont les publics visés ? L’idée de la maison est de dire une histoire portes et fenêtres ouvertes sur tous les publics. Donner à voir, à réfléchir, à instruire dans un lieu ouvert à tous, à toutes les générations et, pour ce qui est de la plus jeune, dépasser la notion de public scolaire. La réflexion à mener est vaste au regard de ce qu’est aujourd’hui la culture jeune, une jeunesse plongée dans un pessimisme profond sur l’avenir. Cette incertitude générale est évidemment à prendre en compte : il va falloir inventer. Dans le même temps, cette maison veut accueillir à bras ouvert toutes celles et ceux, très nombreux, que mobilise la lecture d’histoire, l’histoire locale, la généalogie, les cercles que l’on appelait naguère société savantes, sans parler des derniers médecins architectes ou autres qui se disent fous d’histoire. Bref, tout les publics des acteurs et amateurs d’histoire. Car c’est un fait : si nous sommes très pessimistes quant à l’avenir, notre pays reste très demandeur d’histoire, de livres, d’émissions, d’expositions. Autre public visé, bien sûr, les touristes, tant il est étonnant que l’on ne trouve pas en France de lieu où l’on puisse faire le tour de l’histoire de France telle que la perçoivent les Français. Cette maison, avant d’être bâtie a déjà fait l’objet de nombreuses polémiques… à commencer par le fait qu’elle ait été initiée par Nicolas Sarkozy… Oui, le baptême sarkozyste…Certains persistent à dire, Pierre Nora en tête, que ce sera indélébile. La réponse viendra du public. Moi, j’estime que si elle vient du Président, elle ne participe pas d’un sarkozysme attaché à l’histoire – même s’il y a eu des initiatives liées à l’histoire qui ont été discutées et critiquées à très juste titre, comme la lettre de Guy Mocquet, ou l’accompagnement par tout enfant de CM2 d’un enfant mort en déportation. Je pense toutefois que l’annonce d’une Maison de l’histoire de France voit plus loin, et bien mieux. Quoi qu’on pense de Nicolas Sarkozy, il est Président de la République, et cette initiative, à mon sens, s’inscrit sans aucune doute dans une volonté typiquement présidentielle, sous notre Ve République, de marquer culturellement son passage, comme l’ont fait ses prédécesseurs avant lui. Mais je pense que cette initiative vient à son heure dans un contexte national … Lire la suite