Michel Onfray, grandeur et décadence

« Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine… Mais pour l’univers je n’ai pas de certitude absolue. » affirmait Albert Einstein. Nul doute que le philosophe, hédoniste, essayiste, Nietzschéen, libertaire, proudhonien, athée, poète, souverainiste et désormais directeur de publication de la revue trimestrielle « Front Populaire », Michel Onfray, qui avec « La Nef des fous » consacre un nouvel ouvrage à la décadence de notre monde, partage l’avis du théoricien Allemand sur la profondeur abyssale de la bêtise humaine qui, visiblement, ne craint pas le krach. Si l’omniscience du philosophe au C.V plus long que la toge de ses pairs, invité à s’exprimer sur des sujets sensibles, dans lesquels il se plait d’ailleurs à s’engouffrer, lui vaut de nombreux ennemis engagés dans un « Onfray Bashing » en vogue, rendons à Michel Onfray ce qui appartient à Michel Onfray. Fort de ses plus de cent dix ouvrages parus, aux thématiques aussi diverses que Freud, la Covid, l’Islam ou la lie qu’est à ses yeux le petit monde politique dont Emmanuel Macron serait le parangon, et de par ses prises de positions tranchées, Michel Onfray interroge, affirme, bouscule, dérange et, chose aujourd’hui assez rare pour être soulignée, invite à la réflexion sur un monde, le nôtre, régi par des contre-valeurs devenues le principal courant de la (non) pensée. Michel Onfray nous explique les raisons de la colère… Michel Onfray n’ayant pas souhaité que cette interview soit retranscrite à l’écrit malgré ma proposition de lui faire relire le texte avant publication, il faudra donc vous « contenter » de sa version podcast uniquement.

Antoine Dutauzier : la quête de l’âme

École de commerce, première expérience professionnelle, la vie d’Antoine Dutauziet semblait toute tracée sur les rails bien huilés de notre société occidentale. Mais puisque la vie est un voyage et non une destination, Antoine a troqué le costume pour le short et les cours du CAC40 pour la quête spirituelle. C’est en Asie qu’il a posé son baluchon pendant un an pour que corps et esprit ne forment plus qu’un. Voyage, lecture, méditation… Antoine a plongé aux racines du Moi, profitant de l’instant et découvrant au fil des rencontres et des expériences qui il est vraiment. De retour en hexagone, il nous ouvre son carnet de voyage. « Ce travail de fond m’a permis d’être plus en contact avec moi-même et avec la réalité. Aujourd’hui tout est différent, les couleurs, les saveurs, les sons… Tout est plus délicieux ! » La vie est un voyage, pas une destination. Cela t’inspire quoi ? J’aime beaucoup ce regard sur la vie. Notre esprit occidental est très axé sur les buts à atteindre dans le futur, mais on oublie souvent de prendre le temps de profiter de la chevauchée. Parler de voyage c’est parler de l’instant, du temps et de l’espace présents. On entre alors dans une vision plus orientale de la vie. C’est bien lorsque l’on peut faire la fusion des deux héritages ! Après cinq années passées dans une école de commerce puis trois de vie professionnelle, quels ont été les éléments qui t’ont poussé à partir ? Comme pas mal de monde en sortant d’une école de commerce, j’étais parti sur la route de la carrière et de la réussite professionnelle. Un TGV qui file sur les rails à toute allure… J’avais déjà essayé la méditation bouddhiste et également lu quelques ouvrages dans le domaine comme ceux du penseur indien Krishnamurti par exemple ou encore le best-seller international « Power of Now » d’Eckhart Tolle. Ce qui a accéléré mon envie de partir vers de nouveaux horizons est la pratique du yoga deux fois par semaine à Paris. Cela m’a donné un équilibre au niveau physique et mental que je n’avais jamais connu auparavant. Je me suis peu à peu senti comme un extraterrestre par rapport à mes collègues du e-business vissés sur leurs fauteuils et cela m’a conforté dans mon choix de partir voir autre chose ! Je me suis en quelque sorte projeté dans l’avenir et j’ai vu ce que je ne souhaitais pas devenir. Pourquoi avoir choisi l’Asie, plus que l’Afrique ou l’Inde par exemple ? Ma sœur venait de quitter les Philippines pour s’installer à Bali. Elle a aussi eu une importance dans ma décision puisqu’elle pratiquait déjà le yoga et m’a incité à m’y mettre. Je souhaitais commencer mon voyage à ses côtés pour m’imprégner de son « énergie » en quelque sorte. L’Asie est un continent très riche dans le domaine de la spiritualité et du bien-être. J’avais par ailleurs déjà fait un voyage en Inde, six ans plus tôt comme touriste et j’avais été très malade à cause de la nourriture, donc je ne souhaitais pas commencer un voyage de plusieurs mois là-bas, peut-être plutôt y finir ma quête… Finalement, les circonstances en ont décidé autrement et je suis resté quatre mois sur la même plage en Thaïlande ! Comment as-tu préparé ton voyage, entre la décision et le départ ? J’ai décidé de partir un an pour vraiment couper avec mon quotidien et prendre le temps du voyage. J’ai acheté un Lonely Planet sur l’Indonésie et fait quelques recherches sur Internet. Je souhaitais prévoir mon périple dans les grandes lignes, avoir une idée des régions à voir tout en gardant une part d’improvisation sur place concernant les transports et les logements. Lorsqu’on a le temps, c’est sympa de pouvoir adapter son itinéraire aux gens qu’on rencontre, donc j’ai cherché cet équilibre entre préparation et spontanéité. L’Asie est aussi un continent où la notion du temps est très différente de la nôtre : un très bon entraînement pour la patience ! Avais-tu préparé un itinéraire précis ou te laissais-tu guider par tes envies au jour le jour ? Je me suis plutôt laissé guider par mes envies au jour le jour. J’avais par exemple choisi de passer au départ un mois en Indonésie, puis un mois en Thaïlande. Au final, j’ai tellement aimé Bali qu’au bout d’une semaine, j’ai décidé de rester deux mois en Indonésie pour avoir le temps d’explorer Java et de faire une retraite spirituelle. Avais-tu une appréhension en partant ou la joie primait-elle sur tes craintes éventuelles ? Ça fait bizarre quand on annonce à sa famille et à ses amis qu’on part… Un an. Ça leur semble une éternité ! Moi j’avais du mal à réaliser. Je m’étais déjà éloigné de ma famille, mais jamais plus que les quatre mois de mon échange universitaire. Certains collègues trouvent ça super, d’autres sont un peu jaloux évidemment. Je suis parti le 8 août. J’avais choisi la date symboliquement, le 8 à l’horizontale étant le symbole de l’infini, de l’inconnu. Et je me préparais sans vraiment le savoir à un grand saut dans l’inconnu ! Donc à Roissy au moment d’embarquer dans l’avion, la gorge était un peu nouée. Mais dès mon arrivée à Bali, ma curiosité et mon sentiment de liberté ont pris le dessus. La solitude, l’éloignement ont-ils été délicats à gérer au début de ton périple ? J’ai eu la chance d’être un peu « cocooné » par ma sœur à mon arrivée à Ubud à Bali pendant 15 jours. Puis j’ai pris mon envol. J’ai rencontré pas mal de voyageurs en couple ou en groupe qui m’ont demandé si ce n’était pas trop dur de voyager seul. La réalité est qu’en fait je n’ai eu que très peu de temps seul. Dans les auberges de jeunesse, il y a beaucoup de routards qui voyagent seuls et sont ouverts aux rencontres. L’avantage de voyager indépendamment est qu’on est entièrement flexible et qu’on peut décider si l’on souhaite … Lire la suite

Philippe Solal, philosophe

La crise que connaît aujourd’hui notre société n’est évidemment pas qu’économique. La perte de repères au sein d’un monde qui semble tourner bien trop vite et dans un sens qu’il reste à déterminer incite de plus en plus de nos concitoyens à se questionner sur le sens réel de notre existence. C’est alors que le philosophe entre en scène ! Philippe Solal, agrégé, Docteur en Philosophie et enseignant à l’INSA de Toulouse, nous ouvre une fenêtre, un vent frais de savoir dans ce monde bien gris. « La « demande » de philosophie est très forte actuellement ce qui donne à penser que la crise des valeurs qui secoue la société française est très importante. » Platon disait que « la connaissance des mots conduits à la connaissance des choses ». Pensez-vous que le fait qu’aujourd’hui la langue se réduise à peu de mots usuels limite le champ de la pensée ? Avant de répondre, il faut préciser que cette citation est bien de Platon mais elle n’exprime pas sa pensée. On la trouve dans un de ses dialogues intitulé Cratyle, dans lequel deux thèses sur les propriétés de la langue s’opposent. La première, incarnée par le personnage d’Hermogène, affirme que les noms sont seulement des conventions et qu’ils n’ont aucun lien d’imitation avec ce qu’ils nomment. Cratyle, le second personnage du dialogue, soutient la thèse exactement opposée : les noms nous renseignent sur la nature de l’objet qu’ils désignent aussi bien par leur étymologie que par leur sonorité. Ainsi les mots (grecs) comportant la syllabe rho (qui exprime la dureté) désignent des objets qui en eux-mêmes possèdent cette dureté. Le mot « mime », par sa sonorité, la chose et nous la fait ainsi connaître. Socrate, enfin, qui incarne la pensée de Platon, met en quelque sorte ces deux thèses dos à dos puisqu’il soutient une voie médiane. Il affirme lui aussi que les mots sont comme des images qui renvoient à la réalité. Mais, en accord avec Cratyle, il affirme qu’il existe dans les noms une part de convention et que parfois l’usage se substitue à la ressemblance pour désigner une chose. De cette situation « mixte » Socrate conclut qu’il faut « aller aux choses directement », sans s’arrêter sur les noms, pour les connaître. Il était important de rappeler ce contexte car il permet de comprendre que la phrase « la connaissance des mots conduits à la connaissance des choses » (que l’on trouve souvent sur internet, sous la forme d’une citation exprimant la pensée de Platon) n’est pas platonicienne. Platon n’a jamais soutenu que la connaissance des mots conduisait directement à la connaissance des choses. Mais une deuxième remarque s’impose : il n’y a pas de lien direct entre le fait de savoir si les mots constituent en eux- mêmes une connaissance du réel et celui qui consiste à déterminer si posséder un lexique appauvri est un obstacle au déploiement de la pensée. C’est là un autre problème, bien distinct du premier. Et il est vrai que pédagogues et sociologues (pour ne citer qu’eux) ne cessent de nous dire que les jeunes (en particulier), par défaut de culture, possèdent de moins en moins de mots dans leur vocabulaire. Non seulement ils ne lisent plus mais, dit- on, ils ne savent plus vraiment parler. Cet appauvrissement lexical se double de pratiques qui aggravent ce phénomène, avec l’apparition d’un « langage SMS » ou son équivalent dans des tournures impersonnelles comme on en trouve dans les forums de discussion sur internet. De ce point de vue, étant donné que c’est dans les mots que nous pensons, cette réduction du lexique est bien aussi un appauvrissement de la pensée. Les conférences, organisées par de nombreux philosophes dont vous-même, rencontrent actuellement un succès croissant. Le monde en crise économique et sociale inciterait-il l’être humain à se poser des questions existentielles et à tenter d’y répondre ? C’est manifeste et indéniable. La philosophie prospère en temps de crise et d’incertitude. On a recours à elle pour tenter de retrouver des repères que l’on a perdus, pour donner un sens à son travail, à sa vie. La « demande » de philosophie est très forte actuellement ce qui donne à penser que la crise des valeurs qui secoue la société française est très importante. Quelle est votre propre définition de la philosophie ? Il n’est pas facile de définir la philosophie et la nature exacte de cette activité est elle- même un problème philosophique. Au fil de ma progression intellectuelle, de mes années d’enseignement aussi, ma vision de ce qu’elle est a sensiblement changé. Quand j’étais étudiant, je me représentais la philosophie comme une activité de connaissance rationnelle visant à l’établissement d’une vérité globale sur le monde, mettant en lien les différents champs du savoir et de l’activité humaine. Quelle vision naïve qui était celle consistant à penser que parmi toutes les doctrines élaborées depuis l’Antiquité, l’une d’entre elles serait plus vraie que les autres, plus en adéquation avec la nature intime de la réalité et délivrant le sens profond de l’existence… Cette vision était la mienne, et elle reposait sur l’idée que la raison peut atteindre une vérité absolue conforme en tout point au réel. Cette conception exclusive (exclusive car une fois trouvée la « bonne » philosophie, elle exclut toutes les autres) était en fait très dogmatique. Je pose un regard différent aujourd’hui sur les grandes doctrines du passé dont la construction n’est pas sans rappeler le travail qui est à l’œuvre dans le domaine de l’art. Comme l’art (et je pense en particulier à la peinture, mais cela pourrait s’appliquer à tous les arts), la philosophie est une activité qui nous dévoile quelque chose de la réalité à travers le prisme d’une subjectivité, celle du penseur. C’est la raison pour laquelle les grandes philosophies portent de manière si forte l’empreinte des philosophes qui les ont érigées, à la manière des œuvres d’art. Elles sont « stylées » et il est très frappant de constater que cette empreinte … Lire la suite

Jean Baudet, philosophe

http://jeanbaudet.over-blog.com Philosophe, poète, biologiste, écrivain, Jean Baudet est l’auteur de nombreux ouvrages qui nous plongent successivement au cœur des mathématiques (Nouvel abrégé des mathématiques), de la physique (Expliquer l’Univers : une histoire de la physique depuis 1900) ou encore de la pensée (Curieuses histoires de la pensée). Sur son blog, le philosophe, de sa plume acerbe, cinglante et ô combien juste, brosse un portrait au vitriol d’une société dont, à ses yeux, l’avenir semble empreint d’un pessimisme sombre. La raison ? Réponse de l’intéressé ! “Nous sommes gouvernés, soit par des voleurs, soit par des naïfs” Pouvez-vous nous donner les lignes directrices de l’éditologie, cette analyse sociolinguistique de la science ? L’éditologie est une approche épistémologique. Pour apporter une contribution au problème épistémologique, qui est le problème de la connaissance, il faut considérer les différents “systèmes de vérité”, et notamment la science. La science est un ensemble de vérités proposées, et ma préoccupation première était de distinguer le scientifique du non-scientifique, c’est ce que l’on nomme le problème de la démarcation. Il faut définir la science, chercher en quoi un texte “scientifique” est distinct d’un texte “non- scientifique” (religieux, idéologique, etc.). Il m’est apparu que les sciences dans leur textualité n’ont pas de critères de scientificité, mais que c’est dans le processus d’édition qu’il y a cette spécificité. D’où “éditologie”. C’est à ce niveau précis qu’il convient d’étudier la différence entre science et non-science. Il s’agit donc d’opérer une critique de la science en définissant celle-ci comme formée d’un ensemble de textes édités. Qu’est-ce qui distingue l’édition, la publication d’un texte scientifique d’un texte autre (religieux, juridique, littéraire…) ? L’intuition qui va fonder la spécificité de ma recherche correspond à la découverte simultanée de l’importance de la technique (malgré une certaine forclusion de l’économique, pour des raisons socioculturelles liées à l’ambiance intellectuelle des années 1960) et de l’historicité de la science – la découverte du triangle radical technique-histoire-science. C’est ce que j’appellerai éditologie dans les années 1980, quand la cristallisation de mes pensées commence, quand je perçois le rapport eidétique du linguistique et de l’historique, c’est-à-dire la nature à la fois verbale et temporelle de l’Être. Philosophie et science sont-elles à ce point liées ? Il ne faut pas oublier que du temps de Thalès de Milet, en Grèce, les termes « science » et « philosophie » désignaient la même chose ! Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que la séparation s’opère, sous l’impulsion d’Emmanuel Kant. Avec Kant, on se rend compte que certaines questions peuvent être abordées par la raison humaine avec succès, alors que d’autres questions résistent à tous les efforts de la raison. Kant appelait “phénoménal” le domaine où la raison peut apporter des réponses adéquates, et “nouménal” le domaine où la raison reste impuissante. On peut dire, aujourd’hui, que la science se borne à explorer le phénoménal, alors que la philosophie – qui a l’ambition de “tout” comprendre – tente d’explorer le nouménal. Vous dites : « La mission du philosophe est de désarticuler les traditions, de déconstruire les certitudes, les slogans, les préjugés, les idées toutes faites, les pensées sanctionnées par les organisations religieuses, politiques ou culturelles. » Un vrai philosophe doit donc être haï par les religieux, les politiques et les soi-disant garants de la culture ? Il est bien connu que, dans l’histoire, le philosophe ne s’est pas fait que des amis ! Il suffit pour cela de se souvenir de Socrate, l’un des pères de la philosophie, condamné à boire la ciguë par la démocratie athénienne. Les pouvoirs en place, basés sur des systèmes d’idées, n’aiment pas celui qui vient mettre du désordre dans ces idées. Et c’est précisément là qu’intervient le philosophe. Être philosophe signifie-t-il avoir un avis sur tout et le crier haut et fort, comme Bernard Henri Levy ? C’est un homme qui dit ce qu’il pense ou qui pense dire ce qu’il pense. Le fait d’avoir un avis sur tout est la caractéristique du philosophe. Contrairement à la science, la philosophie est l’étude de toute chose, là où la science se limite à ce qui est accessible par les sens. Les valeurs telles que le bien, le mal, le beau, le vrai… ne sont précisément pas accessibles par les sens et sont donc du domaine de la philosophie. Il est normal qu’un philosophe s’intéresse à tout. Quant à avoir un avis sur tout, c’est autre chose ! Poser une question est plus facile que d’y répondre. La science est-elle parfaitement compatible avec une vision religieuse du monde ? Oui et non ! À première vue, la science et la religion s’opposent fondamentalement. Mais justement par cette idée développée par Kant d’une séparation entre connaissable (ce que la raison humaine peut comprendre) et inconnaissable (ce que la raison humaine ne peut pas comprendre), on rend possible la compatibilité entre religion et science, qui évoluent dans des régions différentes. Le scientifique s’interdit alors d’entrer dans le domaine non-accessible par les sens, le domaine “nouménal”, où se développent les religions. On peut être un excellent physicien ou biologiste au laboratoire, en semaine, et aller à la messe le dimanche ! J’ajouterais toutefois que les progrès de la science sont tels que les prétentions religieuses sont, sinon totalement et absolument anéanties par ce progrès, du moins fortement ébranlées. Il faut se souvenir du procès de Galilée. À cette époque, croire que la Terre était immobile dans l’espace faisait partie de la croyance des catholiques… C’est pourquoi il me semble que cette compatibilité est de plus en plus faible. La démarche scientifique est en tout cas exactement l’inverse de l’affirmation de vérités définitives. Pensez-vous que les religions soient des perversions de la croyance ? Je dirais surtout que la croyance est une perversion de la réflexion ! L’idée même de croyance revêt un aspect pervers dans la mesure où l’esprit humain est ainsi fait qu’il peut accéder à certaines connaissances, alors que d’autres lui sont interdites. Résultat, lorsque l’on ne sait pas, on peut être tenté d’inventer des réponses … Lire la suite

Christian Godin, philosophe

Alors que les épreuves de philosophie du baccalauréat viennent de se terminer, il était temps de s’arrêter sur cet « amour de la sagesse » qui, depuis l’Antiquité, interprète le monde et l’existence humaine. Christian Godin, maître de conférences à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et auteur d’une encyclopédie philosophique en sept volumes (« La totalité ») ou encore de « La philosophie pour les nuls », nous ouvre les portes de cette « algèbre de l’histoire » selon les mots du philosophe français, Maurice Merleau-Ponty. « La plupart du temps la médiocrité suffit pour être simple chef de l’État » Peut-on dire que Platon et Socrate sont les fondateurs de la philosophie ? C’est Socrate, plutôt que Platon, son disciple, qui a été appelé le père de la philosophie parce que c’est lui qui a orienté la réflexion sur des problèmes moraux et politiques, donc purement humains. Cela dit, avant Socrate, il y a eu dans la Grèce ancienne des philosophes que l’on appelle pour cette raison « présocratiques ». En outre, il ne faut pas oublier qu’au même moment l’Inde et la Chine connaissaient elles aussi une naissance de la philosophie et donc qu’il y avait dans ces grandes cultures aussi des fondateurs de la philosophie. La philosophie étant littéralement « l’amour du savoir », tout le monde devrait donc se prétendre philosophe ! La curiosité, qui est la disposition mentale qui s’exprime par « l’amour du savoir » s’observe en effet chez les petits enfants. Savoir, c’est dépasser les limites de son « moi » pour aller vers le monde, dont les autres font partie. Cela dit, la curiosité peut disparaître au fil des années, ou se porter toujours vers les mêmes choses. Par ailleurs, l’amour du savoir définit le scientifique autant sinon plus que le philosophe. La philosophie se détermine davantage comme formulation des questions et recherche des réponses que comme possession d’un savoir constitué. On a du mal à donner une définition précise de la philosophie. Quelle serait la vôtre ? Je définirais la philosophie comme l’activité consistant à découvrir ou à inventer le sens des choses. Le sens est l’affaire de la philosophie comme la vérité est l’affaire de la science. Si certains philosophes comme Descartes et Pascal étaient aussi des scientifiques, la philosophie n’a pas de processus d’expérimentation comme l’expliquait Kant. Ses théories reposent donc sur quoi ? L’extraordinaire développement des sciences, accéléré depuis le XVIIe siècle, rend désormais impossible le fait qu’on puisse être comme Descartes et Pascal, et vous auriez pu ajouter Leibniz, à la fois un grand scientifique et un grand philosophe. Par ailleurs, l’expérimentation n’est possible qu’en science, mais pas dans toutes les sciences : les mathématiques n’expérimentent pas, mais démontrent, les sciences humaines n’expérimentent pas, mais observent et argumentent. Il y a bien des domaines de la culture et de la pensée qui n’ont pas de « processus d’expérimentation » : la philosophie en fait partie, mais également l’art et la religion. C’est pourquoi la philosophie ne peut prétendre délivrer des vérités comme la science ou des procédés comme la technique. Débat et critique sont-ils les clés de la philosophie ? Sartre disait que lorsque deux philosophes se retrouvent ensemble, ils sont au plus bas d’eux-mêmes. Le travail philosophique, comme celui de l’artiste est éminemment solitaire. Si l’on entend par « débat » le dialogue banal, la conversation, l’entretien, ou pire, le bavardage, alors il est clair que le débat est le verrou plutôt que la clé de la philosophie. Maintenant, si le débat est entendu au sens de Platon, le dialogue intérieur d’un esprit avec lui-même, ou au sens de La Bruyère lorsque celui-ci disait que la lecture est une conversation avec les honnêtes gens du passé (nous dirions avec les grands philosophes), alors oui, le débat est une clé de la philosophie. La critique pose moins de problèmes. Il est évident en effet qu’il ne peut y avoir de philosophie sans critique, c’est-à-dire, pour prendre le mot en son sens vrai, sans examen, sans jugement, sans évaluation. Si la philosophie est aujourd’hui une épreuve du baccalauréat, on oublie souvent que, pendant des siècles, les philosophes ont été rejetés pour leur esprit critique envers les préjugés. La philosophie dérangeait-elle à ce point ? La philosophie est un travail d’examen perpétuel. Il est donc logique qu’elle se soit trouvée en confrontation avec les deux grands pouvoirs qui organisent les sociétés depuis l’Antiquité, le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Ces deux pouvoirs réclament l’obéissance, l’obéissance à des lois, à des règles, à des croyances et à des dogmes. D’où le conflit avec la philosophie qui prône l’étonnement face aux évidences et cultive la critique infinie. Cela dit, n’allons pas imaginer les philosophes comme des révolutionnaires ou comme des révoltés. La plupart d’entre eux, dans le passé, ont adopté une attitude de sage réserve et de conservatisme prudent. Le martyre de Socrate est l’exception dans l’histoire de la philosophie. Ne croyez-vous pas que la philosophie devrait être étudiée plus tôt dans le système éducatif français afin d’ouvrir les élèves à la réflexion ? À la différence de la science, qui connaît des origines absolues (avant d’étudier la mécanique classique, on n’en connaît rien), la philosophie est déjà présente, au moins implicitement dans les premières interrogations de l’enfant sur la vérité et le mensonge, la vie et la mort, la joie et la tristesse etc. En outre, dans le cursus scolaire, au collège et au lycée, l’élève a souvent l’occasion de rencontrer des problèmes à contenu ou à implication philosophiques. Enfin, la philosophie est loin d’avoir le monopole de la réflexion. Toutes les matières scolaires, les mathématiques, l’histoire, le français, ouvrent les élèves à la réflexion. Je ne pense pas que l’introduction de la philosophie avant la classe de terminale soit une question si importante. Quels sont les grands courants philosophiques ? Ils sont si nombreux qu’il est difficile de tous les citer. La hiérarchie entre les courants les plus importants et les moins importants dépend évidemment des options philosophiques … Lire la suite

Jean Staune, philosophe des sciences

http://www.staune.fr/ http://www.lesensdelexistence.fr/ 日本国内でも楽しめるオンラインカジノ http://www.lascienceenotage.com/ Notre existence a t-elle un sens ? Pourquoi la science est-elle prise en otage ? Y’a t-il une troisième voie au créationnisme et à l’évolutionnisme ? Autant de questions auxquelles le philosophe des sciences, Jean Staune, répond dans des ouvrages en forme de synthèse des implications métaphysiques de la science contemporaine comme l’explique son ami, l’émérite physicien Trinh Xuan Thuan. Pour Agents d’entretiens, Jean Staune nous livre son point de vue sur une société en pleine mutation et dont l’avenir passera inexorablement par le toile du Web. « Si vous avez une Rolex c’est que vous avez raté votre vie ! » Internet est-il, à vos yeux, symbole de la naissance d’un nouveau modèle économique plus basé sur l’inventivité que sur le capital proprement dit ? Internet participe à cela, mais il n’est pas seul à nous montrer que nous passons d’une société basée sur les machines – donc le capital – à une société basée sur l’intelligence. Cela se retrouve dans nombre de domaines où l’on peut mettre en place des processus d’intelligence collective. Pour prendre un exemple, je citerai une société comme Gore-Tex qui a une structure où certains salariés deviennent leaders si d’autres personnes de l’entreprise adhèrent à leur projet. Je m’explique : une personne propose un projet, si les autres salariés croient en ce projet, l’entreprise va le financer. Si le projet fonctionne, la personne devient de fait un leader promu par ses semblables. Cela permet de stimuler la créativité et l’engagement des salariés. Bien sûr, Internet joue un rôle incroyable dans la circulation des connaissances. Pensez par exemple à ce qu’apporte aujourd’hui Wikipedia, qui est devenu une sorte de service public mondial ; à Skype qui permet de communiquer gratuitement avec l’ensemble de la planète. Si vous regroupez Google, Skype et Wikipedia, vous avez une nouvelle société qui, il y a dix ans à peine, semblait tout à fait inenvisageable. Et je ne parle même pas de Twitter ou de Facebook qui ont certainement un rôle, mais que je considère comme secondaire en terme d’utilité, sauf peut-être pour …les révolutions ! En quoi l’éthique est-elle essentielle dans la société post-capitaliste que vous évoquez ? Le post capitalisme est un terme créé par Peter Drucker dans son livre : « Au-delà du capitalisme » sorti en 1993. Il disait en gros : « Pour dépasser la General Motors, il faut construire autant d’usines qu’elle. C’est une question de capital. Par contre, pour que Microsoft menace IBM, que Google menace Microsoft, ou encore que Google rachète Youtube qui aurait pu lui faire de l’ombre, tout cela se fait certes avec du capital, mais beaucoup moins que dans le cadre d’entreprises dîtes traditionnelles. » Qu’il y ait ensuite sur Internet et ses entreprises une bulle spéculative, c’est autre chose ! Mais cette bulle spéculative n’est-elle pas justement le danger ? La nouvelle société est là, avec ou sans les dangers. Il y a eu l’effondrement de la bulle Internet de 2001 car il était encore trop tôt. Cela n’a pas pour autant remis en cause le fait qu’aujourd’hui, on fasse des achats sur Internet avec des paiements par Paypal ! Tout cela était prévisible dès 2001, même si les gens ont acheté trop tôt n’importe quoi en créant cette bulle spéculative qui a fini par exploser. On est peut-être aujourd’hui dans la même situation avec Facebook et autres dont je ne vois pas bien le modèle économique, sachant qu’Amazon, créé depuis plus de dix ans, commence à peine à être rentable. Internet fonctionne la plupart du temps sur une logique de gratuité. J’étais la semaine dernière à la deuxième édition du Zermatt Summit (http://www.zermattsummit.org/ ) dont j’ai été l’un des co-concepteurs et qui prépare à la nouvelle société. Je me trouvais avec Jimmy Wells, le fondateur de Wikipedia et l’inventeur du commerce équitable, le père Van der Hoff. C’était un peu la réunion des deux extrêmes, et Jimmy Wells se prévalait d’ailleurs de n’avoir aucun point commun avec le père Van der Hoff. La technologie d’un côté et la « pauvreté décente », la sobriété heureuse de l’autre. Ils sont pourtant tous les deux les piliers d’une révolution qui est porteuse de sens. Le commerce équitable, le développement durable, le microcrédit, l’investissement éthique… Wikipedia, Google, tout cela fait partie d’un même nouveau monde dont on commence à voir les contours. Pour revenir à la notion de post-capitalisme, ce monde repose sur de l’intelligence, de la créativité, associée à l’éthique et la recherche de sens. Pour prendre un contre-exemple, regardez les produits subprimes qui sont des produits très intelligents et sophistiqués, mais sans aucune éthique. C’est le principe de la saucisse pourrie. Vous avez une saucisse pourrie que vous ne voulez pas jeter pour ne pas avoir de perte sèche. Vous la coupez en morceaux et vous en mettez un peu dans vos autres saucisses. Vous la vendez alors morcelée. Résultat, personne ne remarque rien, mais tout le monde tombe malade. L’être humain semble plus aujourd’hui focalisé sur l’être que sur l’avoir. Ce changement risque-t-il de modifier notre société en profondeur ? C’est un mouvement de fond. Effectivement, je vois très bien que certaines personnes s’adonnent au zen, aux médecines douces, à des formations à l’écologie… Tout cela dans des petits villages de France et pas seulement à Paris dans le 16ème. Il y a cette volonté de vouloir être et ne pas exister simplement parce que l’on possède une grosse télé, une grosse voiture… D’une certaine façon, si vous avez une Rolex, c’est que vous avez raté votre vie, contrairement à ce que prétendait le publicitaire Jacques Séguéla. Si vous avez mis 50 000 euros dans votre montre, c’est que vous n’avez pas compris ce qu’était la vraie vie ! Pierre Teilhard de Chardin, Andy Warhol, Marshall McLuhan, Guy Debord avaient, en leur temps, anticipé la société d’aujourd’hui. Pouvez-vous nous expliquer en quoi ? Pierre Teilhard de Chardin était un visionnaire, dans le sens où il parlait d’une conscience planétaire. Il disait qu’il … Lire la suite

Gilles Lipovetsky, philosophe et sociologue

Professeur agrégé de philosophie à l’université de Grenoble, membre du Conseil d’analyse de la société, membre du Conseil national des programmes, consultant à l’Association Progrès du Management, Gilles Lipovetsky est également l’auteur d’ouvrages comme L’Ère du vide, L’Empire de l’éphémère ou Le bonheur paradoxal, qui s’accordent à démontrer l’hyper individualisme comme l’hyper consommation, nouveaux paradigmes de notre société. Dans un système où l’économie et la finance ont largement pris le pas sur la politique, on peut néanmoins se demander si ces paradigmes ne précipiteront pas la chute de notre système sociétal ! « Le problème est que personne n’a dans sa poche un système concurrentiel crédible au capitalisme » Aujourd’hui, selon vous, plus que le système proprement dit, l’individu serait au centre de tout ! Le système est aujourd’hui basé sur deux grands pôles, l’individu et le marché, deux pôles qui sont intimement liés et ne peuvent donc être séparés. Notre société est commandée par un système économique, un marché qui guide sa loi jusqu’aux états et imprègne nos modes de vie (pour toute chose, il faut payer !). Nous vivons aujourd’hui dans une bulle économique et financière énorme qui a des répercussions sans précédents sur notre vie quotidienne. De l’autre côté, il s’est développé une logique de l’individu qui a pris une ampleur spectaculaire. Actuellement, l’individu doit construire sa propre vie en dehors des institutions, des organismes politiques qui le guidaient autrefois dans des voies pré-établies. Cette bulle économique et financière arrive-t-elle selon vous à ses limites ? La dernière fois que la bulle s’est fissurée, c’était en 2008. Cette deuxième vague que nous subissons actuellement ne fait qu’élargir une fissure qui était loin d’être colmatée. Aujourd’hui, le mot d’ordre est d’éviter le catastrophisme absolu. On sait, depuis Marx, que le système capitaliste génère des crises mais que, jusqu’à présent, ce système a eu la capacité de se réformer. C’est d’ailleurs cette souplesse du capitalisme qui explique sa longévité. Nous sortons actuellement d’un modèle, mais je ne pense pas que le système soit à bout de souffle. Il existe en effet de nouveaux marchés dans le monde qui seront source de profits tout comme l’innovation, emplie des nouveaux défis comme celui de l’environnement, pour lequel les industries vont investir dans l’économie verte. Même si je ne pense pas que le système soit au bord du précipice, il y aura néanmoins beaucoup de victimes, de « laissés pour compte ». Croyez-vous que ces « laissés pour compte » puissent se soulever contre le système ? Des soulèvements, il y en aura, comme en Grande-Bretagne cet été. Nous avons, selon moi, perdu le sens de ce qu’était la lutte de classes, chose la plus commune qui soit dans l’histoire du capitalisme. Cette économie désordonnée et chaotique qui créé des situations de paupérisation de tas de catégories et qui laisse de coté des masses entières de populations entraînera bien entendu des conflits, des manifestations… Le problème est que personne n’a dans sa poche un système concurrentiel crédible au capitalisme. Je ne vois pas la recomposition de partis armés d’idéologies suffisantes pour changer de système. Le dilemme actuel provient du fait que les états doivent faire des économies tout en ayant de la croissance. On sait pourtant très bien que ces deux phénomènes se contredisent. Au sein de notre société basée sur l’individu roi, hyper individualisme et hédonisme sont-ils devenus les nouveaux paradigmes ? L’hédonisme est un vieux principe de vie, le plaisir souverain. Dans la société de consommation apparue depuis le milieu du 20e siècle, ce concept de vie est devenu central à notre société. Consommation, désir de profiter de la vie, divertissement, jeux, musique… La société a transformé les modes de vie, provoquée un investissement sur la recherche du bonheur privé. Chacun veut aujourd’hui construire sa vie comme il l’entend avec des plages de jouissance quotidiennes. La société de consommation a diffusé l’idéal du plaisir et la crise ne change rien à cette logique-là. Seuls les modes de consommation peuvent changer. Aujourd’hui tout le monde souhaite posséder alors qu’auparavant les personnes les plus démunies ne pensaient qu’à survivre. Il y a donc un drame au carré puisque la tentation est là alors que les moyens pour y accéder sont hélas bien souvent limités. Je ne crois pas néanmoins que cette crise va modifier les aspirations de gens vis-à-vis de leur désir de consommer. Seuls quelques bobos qui ont tout disent qu’ils se moquent de la consommation ! Cet hyper individualisme est-il également valable sur le plan politique ?5 Il se voit en effet à un niveau assez basique puisque pour des tas d’élections les gens ne votent pas, ne s’investissent plus. La politique n’intéresse pas ou plus et la crise va encore accélérer ce phénomène. Les politiques ne cessent de montrer leur impuissance et, si on ne croit plus en eux, cela ne donne pas très envie d’aller voter ! Les discours se sont rejoints au niveau des idées puisque, entre la droite et la gauche aujourd’hui, tout le monde explique que l’on va devoir se serrer la ceinture. Les conflits de personnes l’emportent également sur le conflit des idées, ce qui est un grand changement par rapport à l’avant années 60. Il n’y a plus de grand système alternatif susceptible d’être proposé, donc la personne l’emporte sur le programme. Les grands partis de gouvernement se calquent sur les mêmes principes et comme plus personne ne dit que l’on va détruire le marché donc, les jeux sont faits ! Qui aujourd’hui ne dit pas qu’il va falloir investir dans l’éducation, la recherche, l’économie verte… Tout le monde à un discours identique qui tente de répondre à la crise. Imaginons le programme annoncé d’un leader politique même après 2008, lorsqu’une crise mondiale arrive, il n’a plus aucune marge de manœuvre puisqu’il doit s’adapter à la situation économique, paramètre aujourd’hui crucial. De Gaulle disait : « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », mais aujourd’hui personne ne peut passer outre le rôle primordial de la bourse. … Lire la suite