Agrégé et Docteur en histoire, maître de conférence à l’université Paris IV Sorbonne et professeur à l’université Lumière-Lyon 2, Nicolas Le Roux est LE spécialiste des guerres de religion qu’a connu le royaume de France au XVIe siècle. Alors qu’aujourd’hui encore, certains extrémistes tentent de semer le chaos au nom de la religion, Nicolas Le Roux revient sur cet épisode sanglant de l’histoire de France dont la tragique nuit de la Saint-Barthélemy du 24 août 1572 reste encore dans toutes les mémoires. « Il ne faut pas jouer avec le feu religieux » La compréhension de l’histoire de France (ses traités, ses alliances…) passe-t-elle obligatoirement par la connaissance des guerres de religion ? La période des guerres de religion peut nous paraître très lointaine, mais elle constitue une séquence cruciale dans l’histoire de France. Il s’agit d’une période particulièrement dramatique, qui a vu tout à la fois une crise de succession dynastique, une succession de guerres sanglantes, des massacres sans précédents, et des difficultés socio-économiques particulièrement éprouvantes. La période est essentielle sur le plan politique et idéologique, car c’est en réaction aux violences extrêmes et aux attaques contre la puissance du souverain (qui culminèrent avec l’assassinat d’Henri III en 1589, puis celui d’Henri IV en 1610) que la monarchie « absolue » du XVIIe siècle s’est construite. Il fallait que le roi soit désormais considéré comme intouchable et que son autorité soit reconnue comme absolument supérieure à tous les autres pouvoirs, pour éviter que le royaume sombre de nouveau dans la violence et la guerre civile. Les guerres de religion ont ainsi constitué une étape importante dans l’élaboration d’une royauté de droit divin dans laquelle le roi détenait à lui seul la souveraineté, c’est-à-dire la puissance de faire la loi. Ni ses sujets, ni l’Église ne devaient plus lui contester cette puissance. Quelles sont les raisons politiques qui ont conduit à ces guerres de religion ? Les guerres de religion éclatent au début des années 1560 dans un contexte de grande fragilité du pouvoir royal. Alors que François Ier (1515-1547) et Henri II (1547-1559) avaient régné sans rencontrer de contestation forte à l’intérieur du royaume, l’arrivée sur le trône de petits garçons (François II en 1559 et Charles IX en 1560), provoque un séisme politique. Les grands seigneurs entendent imposer leur autorité, et certains adoptent des positions dans le champ religieux qui visent à renforcer leur pouvoir. C’est le cas des Guise, du côté catholique, et du prince de Condé, du côté protestant. Il ne faut cependant pas sous- estimer la force des sentiments religieux des acteurs. Les protestants, vers 1560, sont dans une logique d’affirmation forte et de revendication d’une liberté de culte qui leur a toujours été refusée. Certains n’hésitent pas à prendre les armes, comme c’est le cas, dès 1560, d’un gentilhomme périgourdin nommé La Renaudie qui, à Amboise, tente de s’emparer de la Cour, mais les conjurés sont exécutés. Au cours de ce sanglant XVIe siècle, on compte pas moins de huit guerres de religion. Pourquoi ont- elles été scindées ainsi et quelles en sont les principales étapes ? Traditionnellement, on fait débuter les guerres de religion le 1er mars 1562, avec le massacre de Wassy, commis par la suite du duc de Guise sur une communauté protestante de Champagne. En réalité, les violences ont commencé bien plus tôt, et l’année 1561 a été particulièrement troublée, notamment dans le sud du pays. La première guerre dure jusqu’en 1563. Catherine de Médicis, la mère de Charles IX, tente d’apaiser les choses, faisant faire un grand tour de France à la Cour pour montrer le jeune roi à ses sujets et recevoir leurs doléances. Mais les troubles reprennent en 1567-1568 (2e guerre), puis en 1568-1570 (3e guerre) puis, après une période d’accalmie, l’explosion de la Saint-Barthélemy entraîne la reprise des violences (1572-1573, 4e guerre). Le règne d’Henri III, à partir de 1574, est maqué par des guerres d’un nouveau type : il ne s’agit plus d’affrontements interconfessionnels simples (catholiques fidèles au roi contre protestants rebelles), mais de luttes entre partis ou factions (1574-1576, 5e guerre). Les protestants reprennent brièvement les armes en 1577 (6e guerre) et 1580 (7e guerre), mais les campagnes militaires sont limitées et de courte durée. Enfin, à partir de 1585, ce ne sont plus les protestants qui se révoltent mais, paradoxalement, les catholiques les plus engagés qui forment la Ligue, car ils n’acceptent pas l’idée que la couronne puisse revenir un jour à un prince protestant, Henri de Navarre (le futur Henri IV), qui est l’héritier de la couronne depuis 1584, Henri III n’ayant pas de fils et n’ayant plus de frère. Il s’agit donc désormais d’un conflit très particulier dans lequel, finalement le roi Henri III (très catholique) va s’allier à son lointain cousin protestant Henri de Navarre pour s’opposer au parti ligueur mené par le duc de Guise. C’est dans ce contexte qu’Henri III sera assassiné. Derrière ces guerres se cache une lutte intestine pour l’obtention du pouvoir ! Le pouvoir et la religion sont étroitement liés au XVIe siècle. Le roi de France est le « Roi Très- Chrétien » et, lors du sacre, il reçoit des pouvoirs particuliers qui font de lui une sorte d’évêque. De son côté, la France est la « Fille aînée de l’Église ». L’identité religieuse du royaume était très forte, et c’est pourquoi le développement d’une forme différente de christianisme, qui ne reconnaissait plus l’autorité du pape, qui proposait une relation directe entre Dieu et les fidèles, sans intermédiaire clérical, qui refusait l’idée de la présence réelle corporelle du Christ dans le pain et le vin lors de la célébration de l’eucharistie, tout cela a pu être considéré comme insupportable par nombre de Français, à commencer par certains princes comme les membres de la maison de Lorraine-Guise. Les rois de France eux-mêmes étaient tous des catholiques convaincus, et Henri II, dans les années 1550, s’est montré particulièrement énergique dans la répression de l’hérésie protestante. Cependant, les arguments religieux pouvaient servir à s’imposer politiquement, et … Lire la suite