Jérôme Prigent, au nom du père !

Force est de constater que le monde occidental, en proie au doute, ne semble plus savoir à quels saints se vouer. Sommes-nous spirituellement anesthésiés ? C’est la question que l’on peut légitimement se poser ! Religion, économie, politique… Notre société semble en effet marquée par une crise de foi dont l’épisode Covid-19 n’a fait qu’accentuer une déjà bien trouble et obstruée vision de l’avenir. Les référents d’antan (prêtre, maire, médecin) sont devenus les oubliés d’aujourd’hui pour une jeune génération dont les modèles se nomment souvent « influenceurs » « youtubeurs » et stars du ballon rond. Le père Jérôme Prigent qui peut se prévaloir d’une double casquette d’enseignant et de prêtre se trouve en première ligne pour constater chaque jour les changements de paradigmes de notre société. Alors que l’église catholique n’a plus le vent dans ses clochers, que les tensions inter religieuses ne cessent de croître et que l’Ascension, la Pentecôte ou même Pâques n’évoquent plus rien à la grande majorité de la jeune génération, on peut se demander si l’église, dans son ensemble, ne devrait pas faire sa « psychanalyse » pour répondre aux attentes de ses « encore » fidèles en manque cruel de repères. C’est à quelques pas du jardin du Luxembourg, dans ce foyer étudiant de l’Oratoire de France auquel il appartient, que l’homme de foi et homme de lettres Jérôme Prigent me reçoit pour une interview confession !

Père Antoine Guggenheim, la crise de foi !

En France, et plus largement en Europe, le déclin du christianisme semble un fait entendu. Vocations de plus en plus rares pour entrer dans les ordres, baisse de la fréquentation à une messe dominicale autrefois passage béni et qui ne s’inscrit plus dans l’agenda hebdomadaire de nos concitoyens, le continent qui abrite la maison du Saint-Père ne fait visiblement plus recette, tournant peu à peu le dos, particulièrement en hexagone, à ses racines historiquement chrétiennes. Alors que la religion dans son ensemble censée prôner l’amour du prochain et la tolérance est à nouveau source de conflits, que les « affaires » en tous genres viennent éclabousser l’immaculée blancheur de la soutane papale, les chrétiens vivent une longue et douloureuse crise de foi. Le père Antoine Guggenheim de la paroisse Notre Dame d’Espérance, à Paris, nous explique s’il est possible de sortir de ce chemin de croix ! « Il faut que toutes les religions comprennent que la laïcité est la garantie de leur coexistence. » Odon Vallet que j’ai récemment interviewé disait : « Que l’avenir nous mène à une guerre de religion je ne sais pas, mais vers une guerre ayant une dimension religieuse, pourquoi pas ! » Pensez-vous que l’on puisse craindre cela ? Je crois que cela fait partie des possibles et qu’en un sens le terrain est déjà préparé depuis que les grandes idéologies pacifistes ou généreuses du XX e siècle ont conduit à des drames ou ont tout simplement échoué. Un certain nombre de personnes qui vivent la misère, connaissent des fragilités ou sont animées de rancunes historiques, choisissent la religion comme lieu d’identité. La religion est un très mauvais lieu identitaire car c’est un lieu qui sépare des autres. La religion est faite pour la relation, c’est là son sens premier mais si l’on en fait un principe d’identité, comme elle n’est pas rationnelle, on y oppose alors les communautés les unes aux autres de manière très forte. Il y a effectivement des prolégomènes d’une guerre à dimension religieuse qui existent puisque la religion est au cœur des cultures, des cultures qui sont très mélangées dans un pays comme le nôtre par exemple où les populations venues de différentes zones géographiques habitent ensemble sans hélas convivre et je ne parle pas là simplement des « gaulois » et des autres mais entre toutes les communautés. La religion vient alors présenter toutes les meilleures raisons du monde pour s’opposer à autrui en prétextant : « il blasphème car il ne croit pas comme moi ! Je vais le convertir… » La religion manie de la foi, supposée mettre en lien avec du plus grand que soi. Pourtant, si l’on en fait une identité, elle vous enferme en vous-même et vous sépare des autres. Depuis le premier confinement, les fidèles ont du mal à se réunir en nombre dans les églises pour cause de pandémie et ont d’ailleurs manifesté, lors du second confinement, pour faire entendre leur voix et leur désaccord face à cette « interdiction » de pouvoir assister aux offices. Cette relative privation de liberté entraînée par ces confinements a plongé beaucoup de personnes dans un doute existentiel, une recherche du sens de la vie. Est-ce également ce que vous avez ressenti auprès de vos fidèles ? Dans votre question il y a deux choses différentes que je vais tenter de distinguer. La première, c’est que des fidèles chrétiens mais surtout musulmans et juifs pour lesquels l’office n’est centré que sur une seule soirée, le vendredi, ont été privés de culte. C’est d’abord une douleur sociale car se retrouver, créer du lien, se rencontrer est l’un des besoins humains les plus fondamentaux, les plus essentiels pour reprendre le terme bien mal utilisé par la haute-administration pour désigner la nourriture et la consommation. Maslow avait créé une pyramide censée expliquer les besoins humains avec en bas, comme des fondations, les besoins matériels et au sommet, si l’on avait réussi tout le reste, les besoins humains et spirituels. Cette pyramide est complétement fausse mais elle guide malheureusement ceux en charge de la gestion comptable de notre crise. Il faut comprendre que les besoins spirituels sont la base. Une personne vivant dans la rue est bien sûr en manque de nourriture mais surtout en manque de relation, de lien social, du fait de pouvoir être reconnue dans sa dignité égale. L’absence de communautés se rassemblant a donc lourdement pesé mais, en même temps, elle a permis une autonomisation du rassemblement. Beaucoup de familles sont donc devenues de fait de petites églises, de petites mosquées ou synagogues. Certains, dans la religion chrétienne, en ont donc profité pour nouer des liens plus autonomes par rapport aux prêtres et à tout ce que la liturgie catholique a d’officiel, de pyramidal et de hiérarchique. Ceux qui ont parié sur la capacité des croyants à s’autonomiser tout en désirant se retrouver tous ensemble ont gagné en profondeur de la foi. L’autre dimension, c’est cette crise inattendue et le fait que personne n’était préparé donc ne savait gérer cette pandémie et nos services, très chers, n’étaient tout simplement pas adaptés à accueillir des foules. Nous étions donc, surtout dans les pays riches, pris à contre-pied face à une situation unique qui a généré un besoin de sens. Les religions ont une place modeste et modérée dans notre société occidentale mais il y a une profonde quête de sens, de spiritualité, ce lien qui habite et permet de trouver un sens à sa vie, de se décentrer, de travailler pour plus grand que soi. Cette crise, qui n’est pas finie et nous oblige en raison de gestes barrières à une distanciation sociale, a commencé à mettre à jour chez les uns et les autres effectivement la recherche d’un sens de la vie qui passe par la rencontre et par l’autre et les religions sont normalement en quête de cela. C’est la raison pour laquelle lorsqu’une religion devient identitaire, elle se trahit radicalement. Comment expliquer que la religion chrétienne soit en pleine expansion dans le monde et dans un tel déclin en Europe car, même si ce fait peut en partie s’expliquer par un … Lire la suite

Odon Vallet, le pape de la philanthropie

Plus qu’un spécialiste, Odon Vallet est LA référence culturelle, véritable bible de l’histoire des religions. Auteur de nombreux ouvrages sur la question, l’ancien maître de conférence à Sciences-Po est, au-delà de son savoir aux allures de Pic de la Mirandole, un philanthrope qui a su mettre à profit l’héritage financier paternel pour créer sa propre fondation, une fondation éponyme qui, chaque année, remet des bourses aux élèves les plus méritants de Paris mais aussi du Vietnam et du Bénin, pays dans lequel le mécène a ouvert de nombreuses bibliothèques. Alors que le monde, en pleine crise sanitaire, sociale et spirituelle se referme chaque jour un peu plus sur lui-même, Odon Vallet nous livre les clés pour que tolérance et ouverture à la différence soit à nouveau au cœur de notre système de pensée sociétal. « La science contredit une religion fixiste, mais elle ne contredit pas une religion que je qualifierais d’évolutive. » « Une heure de lecture est le souverain remède contre les dégoûts de la vie » écrivait Montesquieu. Vous qui vivez entouré de livres pensez-vous que notre société, plus tournée vers l’image que les écrits, a trop laissé de côté la littérature alors que, pourtant, on sait que ceux qui vont régulièrement à la bibliothèque multiplient par 2,5 leurs chances de réussite au bac ?! Il est primordial d’allier l’image et l’écrit. Il ne faut pas négliger les textes même si effectivement on vit aujourd’hui dans une société de l’image. Nous avons, à la fondation Vallet, le premier réseau de bibliothèques de la francophonie avec plus de 1,5 millions de lecteurs, un chiffre qui ne cesse d’ailleurs d’augmenter de 15 à 20% chaque année alors que dans tous les autres réseaux de bibliothèques du monde, cela baisse. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous essayons de satisfaire TOUS les publics depuis celles et ceux qui sont âgés de 4 ou 5 ans et qui débutent la lecture par les bandes dessinées jusqu’aux lecteurs les plus aguerris. La BD est un passage presque obligé et essentiel pour intéresser les plus petits à l’univers de l’écrit. On passe ensuite aux livres de classe pour progressivement nous diriger vers ce qui conduit au doctorat puisqu’au Bénin, où nous sommes très présents, on ne peut pas passer un doctorat de droit ou de médecine sans venir puiser le savoir des livres dans nos bibliothèques. Certains me répondront à cela qu’Internet regorge aujourd’hui de données et de cours en ligne qui permettraient de se passer des livres ; Ce n’est pas vrai ! Tout simplement parce qu’à travers le monde, tous les foyers ne possèdent pas le matériel adapté par exemple à l’enseignement à distance. Il faut donc lire et débuter cet apprentissage des livres dès l’âge de cinq ans afin que la lecture soit un plaisir et non une contrainte. Nous avons effectivement prouvé, dans une étude réalisée au Bénin, que les chances étaient, comme vous le spécifiez, multipliées par 2,5 dans la réussite aux examens pour celles et ceux qui lisaient depuis leur plus jeune âge. Le meilleur collège du pays est d’ailleurs celui catholique de Lokossa qui se trouve à 200 mètres de notre bibliothèque dans laquelle les élèves ont l’habitude de se rendre régulièrement. Grâce à leurs lectures, ils font donc partie des meilleurs élèves du pays. Oui, les grands lecteurs ont de meilleures notes ! Je dirais d’ailleurs surtout les grandes lectrices puisque les filles lisent plus que les garçons, ce qui explique peut-être aussi que les résultats scolaires des filles soient légèrement meilleurs. Il faut donc lire, lire et encore lire ! Vous avez, comme vous le disiez, par le biais de votre fondation, ouvert de nombreuses bibliothèques. Comment selon-vous pourrions-nous intéresser à nouveau les élèves de notre hexagone à la lecture lorsque les ouvrages dits de référence de notre littérature ne sont plus lus et les grands auteurs peu à peu oubliés ? En France, il faut bien avouer que dans les établissements, les CDI sont très moyens qualitativement parlant. Le premier point selon moi, outre cette problématique inhérente aux collèges et lycées, est qu’il ne faut pas limiter la dite grande littérature qu’aux ouvrages de référence français. Il serait important d’ouvrir cela à toute la francophonie car il y a par exemple de merveilleux auteurs canadiens, africains ou haïtiens. Lorsque vous regardez le prix Goncourt des Lycéens 2020 attribué à Amadou Amal pour « Les Impatientes », on ne traite pas là de français de métropole mais de France au sens large, la France polyculturelle. Notre pays ne peut pas se résumer à l’hexagone !  Il faut ouvrir ses lectures et, sur ce plan, il y a encore beaucoup de progrès à réaliser. Il est important, comme nous le faisons au Bénin, de donner accès aux bibliothèques tous les jours de la semaine et permettre à celles et ceux qui veulent emprunter des ouvrages de pouvoir le faire à toute heure du jour. La réglementation sur ce point doit à mon sens changer dans notre pays. On voit du reste que si Beaubourg a été un franc succès, c’est en grande partie parce que le centre est ouvert de 10 heures du matin à 22 heures, y compris les dimanches. Le deuxième point crucial est d’avoir des bibliothécaires proches des lecteurs et donc capables de les guider, de les conseiller, de partager avec eux leurs propres goûts. Il faut donc adapter le personnel en fonction du public, qu’il soit jeune ou senior. Au-delà des bibliothèques, c’est aussi aux professeurs d’intéresser leurs élèves à la lecture qui doit être, comme vous le disiez, composée d’ouvrages francophones au sens large du terme ! Comment intéresser les élèves ? C’est là une vaste question ! Je trouve les programmes de français aujourd’hui un peu trop didactiques et compliqués. Finalement les bons vieux Lagarde et Michard avaient du bon. Qui aujourd’hui va lire les 1000 pages des Misérables ? La lecture demande beaucoup de temps et aujourd’hui, malheureusement, notre société n’en a plus. Il faut donc que le temps consacré à la lecture soit utilisé le mieux possible. Vous dites que votre père, qui … Lire la suite

Eric Denimal, auteur de « La Bible pour les nuls »

Qui a écrit la Bible ? Comment, à partir de ces textes millénaires, sont nées les religions ? Noé a t-il vécu plus de 900 ans ? Pourquoi y a t-il des extrémistes religieux ? Pasteur dans la cité protestante de Nîmes et théologien français, Éric Denimal est l’auteur, entre autre, de « La Bible pour les nuls ». Pour Agents d’entretiens, il répond aux questions historiques, spirituelles que l’on est en droit de se poser que l’on ait lu la Bible ou pas ! « Dans un certain sens, les religions sont des perversions de la croyance. » La bible est-elle le miroir de tous les peuples ? La Bible est sans nul doute le miroir de l’homme. Le texte biblique délivre un message qui se veut universel, pour tous les hommes, pour tous les temps et pour toutes les civilisations. Abraham est présenté comme le père des trois religions monothéistes. La Bible a la prétention de fournir une passerelle entre Dieu et l’homme. Les religions, elles, ne sont que des interprétations de textes, nées parfois ou souvent de la manipulation des écrits en vue d’engendrer des systèmes dans lesquels on a enfermé l’homme ; Et lorsque l’on enferme, on devient le maître. La plupart du temps, les croyances qui se mettent en place partent de ces interprétations de la Bible. Les hommes instrumentalisent les écrits afin d’y trouver l’idée qu’ils ont envie de véhiculer. On peut donc dire que, dans un certain sens, les religions sont des perversions de la croyance. Ce sont des systèmes humains mis en place à partir d’un texte qui pouvait pourtant se suffire à lui-même. Bien évidemment, on a besoin de cadre pour vivre sa foi, mais ces cadres sont biaisés puisque mis en place par les hommes. Lorsque l’on regarde l’action de Jésus dans le Nouveau Testament, on note que sa volonté est de démonter les structures mises en place par la religion juive. Les religions divisent les peuples, mais une même religion peut aussi diviser les hommes ; Jésus veut revenir aux sources du message de Dieu. Jésus était, de ce point de vue, une sorte de réformateur. L’interprétation des textes peut donc conduire à des débordements ! Le texte n’est pas toujours simple à comprendre. Ainsi, l’homme peut tordre les écrits pour les faire entrer dans des concepts préétablis. Il y a toujours eu des intégristes, des terroristes de la foi. L’église a, elle- même, été persécutrice, notamment au moment des croisades ou des guerres de religions. Ce qui est vrai aujourd’hui avec certains islamistes a été vrai avec l’église qui a interprété les textes à sa convenance. Notons que, dans l’Ancien Testament, les prophètes surgissent toujours pour revenir aux sources de la Parole de Dieu car, au fil du temps, les hommes s’éloignent de ce message initial. On ne peut enfermer Dieu et Sa parole dans une interprétation définitive ou un concept bétonné. C’est pourtant ce que font les religions qui, en définitive, placent l’homme au-dessus de Dieu. Or, si Dieu est Dieu, il ne peut qu’être libre. Comment s’est déroulée l’écriture de la Bible ? Il y a eu un temps où les savants juifs, les religieux, ont sélectionné un certain nombre de livres, crédibles et authentiques à leurs yeux et ont fixé ce canon en disant : « La révélation de Dieu va être lisible au travers de ces écrits. » C’est ainsi que s’est constituée la Bible hébraïque (la Torah, les Ecrits et les Prophètes). Il faut y ajouter un deuxième canon qui est constitué de textes dont l’importance n’est pas essentielle au niveau de la foi, mais intéressant au niveau historique. Ces hommes ont reçu un message de Dieu au travers des prophètes et ont essayé de mettre en place tout cela pour obtenir également la chronologie de leur propre histoire, celle du peuple Juif. Le canon juif a été bouclé au premier siècle de l’ère chrétienne. Le Nouveau Testament, deuxième partie de la Bible, a connu une rédaction moins chaotique puisque plus récente. Ce sont les Pères de l’Eglise et les premiers conciles qui ont fixé le canon du Nouveau Testament en privilégiant les écrits de rédacteurs ayant connu personnellement Jésus. Lorsque l’on lit la Genèse, certains personnages comme Adam ou Noé vivent plus de 900 ans. Comment faut-il interpréter cela ? Les textes de la Genèse (textes fondateurs) sont à la fois des textes qui racontent une histoire (ce ne sont pas des livres scientifiques) et l’interprètent. Derrière ces histoires et ces textes fondateurs, il faut accepter plusieurs axes de lecture que ce soit littéral, symbolique, historique, voire psychanalytique… Concernant les âges, il y a plusieurs explications possibles. La première veut qu’à cette époque, le calcul du temps ne soit pas le même que celui en vigueur actuellement. Il faut comprendre que lire la Bible ne veut pas dire : « c’est exactement comme cela que les événements se sont déroulés ! » Il est nécessaire d’analyser les textes à l’aide de clés de lecture. La particularité de la Bible est qu’elle supporte toutes ces lectures dont je parlais précédemment. Il y a un adage qui dit : « Un peu de science nous éloigne de Dieu, beaucoup nous en rapproche. » J’ai lu dans la préface d’une des traductions de la Bible que cet ensemble de 66 ouvrages était constitué de : 75 % de récits, 15 % de poésie et 10 % de textes de doctrine. Partagez-vous ce point de vue ? Oui, j’ai déjà lu ça et j’ai pu le vérifier. La Bible est une collection de 66 livres écrits par une quarantaine d’auteurs sur une période d’environ 1 500 ans. Ce qui est étonnant, c’est que bien que les auteurs ne se soient quasiment pas croisés, on retrouve dans les textes une véritable cohérence. Par exemple, Marc semble avoir été le premier à écrire son évangile et il ne pouvait pas savoir que Luc allait écrire le sien également et pourtant les récits se rejoignent et s’accordent. Aujourd’hui, le codex … Lire la suite

Nicolas Le Roux, historien

Agrégé et Docteur en histoire, maître de conférence à l’université Paris IV Sorbonne et professeur à l’université Lumière-Lyon 2, Nicolas Le Roux est LE spécialiste des guerres de religion qu’a connu le royaume de France au XVIe siècle. Alors qu’aujourd’hui encore, certains extrémistes tentent de semer le chaos au nom de la religion, Nicolas Le Roux revient sur cet épisode sanglant de l’histoire de France dont la tragique nuit de la Saint-Barthélemy du 24 août 1572 reste encore dans toutes les mémoires. « Il ne faut pas jouer avec le feu religieux » La compréhension de l’histoire de France (ses traités, ses alliances…) passe-t-elle obligatoirement par la connaissance des guerres de religion ? La période des guerres de religion peut nous paraître très lointaine, mais elle constitue une séquence cruciale dans l’histoire de France. Il s’agit d’une période particulièrement dramatique, qui a vu tout à la fois une crise de succession dynastique, une succession de guerres sanglantes, des massacres sans précédents, et des difficultés socio-économiques particulièrement éprouvantes. La période est essentielle sur le plan politique et idéologique, car c’est en réaction aux violences extrêmes et aux attaques contre la puissance du souverain (qui culminèrent avec l’assassinat d’Henri III en 1589, puis celui d’Henri IV en 1610) que la monarchie « absolue » du XVIIe siècle s’est construite. Il fallait que le roi soit désormais considéré comme intouchable et que son autorité soit reconnue comme absolument supérieure à tous les autres pouvoirs, pour éviter que le royaume sombre de nouveau dans la violence et la guerre civile. Les guerres de religion ont ainsi constitué une étape importante dans l’élaboration d’une royauté de droit divin dans laquelle le roi détenait à lui seul la souveraineté, c’est-à-dire la puissance de faire la loi. Ni ses sujets, ni l’Église ne devaient plus lui contester cette puissance. Quelles sont les raisons politiques qui ont conduit à ces guerres de religion ? Les guerres de religion éclatent au début des années 1560 dans un contexte de grande fragilité du pouvoir royal. Alors que François Ier (1515-1547) et Henri II (1547-1559) avaient régné sans rencontrer de contestation forte à l’intérieur du royaume, l’arrivée sur le trône de petits garçons (François II en 1559 et Charles IX en 1560), provoque un séisme politique. Les grands seigneurs entendent imposer leur autorité, et certains adoptent des positions dans le champ religieux qui visent à renforcer leur pouvoir. C’est le cas des Guise, du côté catholique, et du prince de Condé, du côté protestant. Il ne faut cependant pas sous- estimer la force des sentiments religieux des acteurs. Les protestants, vers 1560, sont dans une logique d’affirmation forte et de revendication d’une liberté de culte qui leur a toujours été refusée. Certains n’hésitent pas à prendre les armes, comme c’est le cas, dès 1560, d’un gentilhomme périgourdin nommé La Renaudie qui, à Amboise, tente de s’emparer de la Cour, mais les conjurés sont exécutés. Au cours de ce sanglant XVIe siècle, on compte pas moins de huit guerres de religion. Pourquoi ont- elles été scindées ainsi et quelles en sont les principales étapes ? Traditionnellement, on fait débuter les guerres de religion le 1er mars 1562, avec le massacre de Wassy, commis par la suite du duc de Guise sur une communauté protestante de Champagne. En réalité, les violences ont commencé bien plus tôt, et l’année 1561 a été particulièrement troublée, notamment dans le sud du pays. La première guerre dure jusqu’en 1563. Catherine de Médicis, la mère de Charles IX, tente d’apaiser les choses, faisant faire un grand tour de France à la Cour pour montrer le jeune roi à ses sujets et recevoir leurs doléances. Mais les troubles reprennent en 1567-1568 (2e guerre), puis en 1568-1570 (3e guerre) puis, après une période d’accalmie, l’explosion de la Saint-Barthélemy entraîne la reprise des violences (1572-1573, 4e guerre). Le règne d’Henri III, à partir de 1574, est maqué par des guerres d’un nouveau type : il ne s’agit plus d’affrontements interconfessionnels simples (catholiques fidèles au roi contre protestants rebelles), mais de luttes entre partis ou factions (1574-1576, 5e guerre). Les protestants reprennent brièvement les armes en 1577 (6e guerre) et 1580 (7e guerre), mais les campagnes militaires sont limitées et de courte durée. Enfin, à partir de 1585, ce ne sont plus les protestants qui se révoltent mais, paradoxalement, les catholiques les plus engagés qui forment la Ligue, car ils n’acceptent pas l’idée que la couronne puisse revenir un jour à un prince protestant, Henri de Navarre (le futur Henri IV), qui est l’héritier de la couronne depuis 1584, Henri III n’ayant pas de fils et n’ayant plus de frère. Il s’agit donc désormais d’un conflit très particulier dans lequel, finalement le roi Henri III (très catholique) va s’allier à son lointain cousin protestant Henri de Navarre pour s’opposer au parti ligueur mené par le duc de Guise. C’est dans ce contexte qu’Henri III sera assassiné. Derrière ces guerres se cache une lutte intestine pour l’obtention du pouvoir ! Le pouvoir et la religion sont étroitement liés au XVIe siècle. Le roi de France est le « Roi Très- Chrétien » et, lors du sacre, il reçoit des pouvoirs particuliers qui font de lui une sorte d’évêque. De son côté, la France est la « Fille aînée de l’Église ». L’identité religieuse du royaume était très forte, et c’est pourquoi le développement d’une forme différente de christianisme, qui ne reconnaissait plus l’autorité du pape, qui proposait une relation directe entre Dieu et les fidèles, sans intermédiaire clérical, qui refusait l’idée de la présence réelle corporelle du Christ dans le pain et le vin lors de la célébration de l’eucharistie, tout cela a pu être considéré comme insupportable par nombre de Français, à commencer par certains princes comme les membres de la maison de Lorraine-Guise. Les rois de France eux-mêmes étaient tous des catholiques convaincus, et Henri II, dans les années 1550, s’est montré particulièrement énergique dans la répression de l’hérésie protestante. Cependant, les arguments religieux pouvaient servir à s’imposer politiquement, et … Lire la suite

Frère François, du monastère de Ganagobie

Fondé en 960-965 par l’évêque Jean II de Sisteron, le monastère de Ganagobie, situé dans les Alpes- de-Haute-Provence, est un lieu chargé d’histoire. Il accueille depuis 1987 les moines bénédictins de « Sainte Madeleine de Marseille » qui reçoivent des « retraitants » en quête d’un ressourcement spirituel. Le frère François, 63 ans, nous ouvre les portes de ce lieu où le temps semble s’être arrêté. « On parle énormément des personnes chrétiennes qui se convertissent à l’islam, mais bien peu des islamiques qui optent pour le christianisme ! » Fondé en 960-965, en partie détruit pendant les guerres de religion, laissé à l’abandon, le monastère de Ganagobie est un lieu d’une richesse architecturale et historique remarquable. Pouvez-vous nous en dire plus ? En fait, nous n’avons aucune archive ancienne concernant l’histoire du lieu, et il est bien difficile de connaître avec précision toutes les étapes de ce monastère. Lors des guerres de religion, les moines se sont expatriés ou ont été expulsés. Le lieu a été laissé à l’abandon entre le XVe et le XXe siècle. Les moines bénédictins, moines contemplatifs de « sainte Madeleine de Marseille » ont rejoint Ganagobie en 1987. Cette congrégation a été fondée à Marseille au XIXe siècle, puis s’est expatriée en Italie pendant la période anticléricale en 1901. Nous sommes revenus à Hautecombe, en Savoie, en 1922. Mais bien vite, nous avons été confrontés à trop de touristes, de plagistes… C’était en contradiction avec notre style de vie. La communauté a donc pris la décision de venir s’installer à Ganagobie, qui est un lieu reculé, calme, beaucoup plus en adéquation avec les moines bénédictins (l’abbaye occupe une position à 350 mètres au-dessus du lit de la Durance, sur un étroit plateau bordé d’abrupts). Concernant l’architecture, Ganagobie est connu pour son incroyable pavement de mosaïques médiévales polychromes unique en France (1120-1130). Pouvez-vous nous rappeler qui sont les moines bénédictins ? L’ordre de Saint-Benoît (Bénédictins) a été fondé en 529 par saint Benoît de Nursie (saint Benoît indiqua à ses disciples comme objectif fondamental et même unique de l’existence, la recherche de Dieu). Nous sommes donc un ordre de moines contemplatifs, pas assignés au silence strict, mais nous devons parler uniquement à bon escient. Le but premier de l’ordre est la prière, qu’elle soit personnelle ou entre les moines du monastère. Combien de moines vivent aujourd’hui au monastère ? Nous sommes 12 présents au monastère. C’est une toute petite communauté pour ce si grand lieu. Il y a l’abbé, le second nommé par l’abbé que l’on appelle le prieur (qui vient du latin prior, le premier). On parle souvent du prieuré de Ganagobie, mais en réalité, il s’agit d’une abbaye du point de vue de l’Église. Comment se répartit une journée type au monastère ? Nous nous levons à 4 h 35. Le premier office a lieu à 5 heures (mâtine) et dure une heure. La journée est réglée en fonction de ce que saint Benoît appelle « Œuvre de Dieu », c’est la liturgie des heures qui, huit fois par jour, nous rassemble pour prier. On se retrouve à 7 heures pour l’office de laudes. Il y a trois petits offices, l’un pendant la messe du matin à 9 heures (la tierce), la sexte à 12 heures et none à 13 heures 45 qui coupent la journée. À 17 h 30 ce sont les vêpres (Vespera), et enfin les complies à 20 h 15, après le repas en commun, qui est le dernier office de la journée avant le grand silence de la nuit. Entre les temps de prières qui occupent la majeure partie de notre journée, nous nous occupons du travail, à savoir l’hôtellerie, l’économat, ceux qui forment les novices, la cuisine et la bibliothèque. Chaque moine a une cellule très spartiate où aucun bien ne lui est propre. Le monastère possède d’ailleurs une inégalable bibliothèque de 100 000 ouvrages ! C’est une bibliothèque privée donc interdite aux visiteurs. Nous y possédons des volumes qui datent du Moyen Âge, des manuscrits pieux, des bibles très anciennes, une vingtaine d’incunables, des livres fort rares. Tout est répertorié sur un ordinateur. Nous mettons les livres à disposition des étudiants qui préparent une thèse sur un sujet précis, et ils peuvent venir consulter nos ouvrages. Pour le reste, seuls les moines peuvent emprunter les livres. À titre personnel, qu’est-ce qui vous a poussé vers la vie monacale plutôt que celle de prêtre ? Je suis entré au monastère à l’âge de 25 ans. En fait, j’avais fait une école d’ingénieur et des études pour me spécialiser dans la finance, mais quelque chose au fond de moi m’appelait vers Dieu. Un jour, j’ai visité un monastère bénédictin et j’ai été saisi par la vie contemplative. J’ai alors su ce que devait être ma voie. Et aujourd’hui, à 63 ans, même si tout n’a pas été facile, je ne regrette vraiment pas cette décision. La rénovation du prieuré de Ganagobie a été effectuée grâce aux dons et à la générosité d’amis nombreux dont l’industriel français Francis Bouygues. Comment expliquez-vous son investissement financier dans le monastère ? Effectivement, le lieu était laissé à l’abandon et la communauté monastique seule avait bien du mal à le rénover entièrement. L’industriel Francis Bouygues connaissait bien le père Dom Hugues de Minguet. Il a donc financé en partie la reconstruction du monastère afin d’y créer en 1991 le Centre Entreprises de Ganagobie (Dom Hugues Minguet, ancien conseil juridique de la Fiduciaire de France, pensait que les moines avaient une capacité de recul philosophique et spirituel, mais manquaient d’une expertise récente du monde du travail. Les hommes d’entreprises bénéficiaient de cette expertise, mais manquaient souvent cruellement de la faculté de recul. Il pensa que la réunion des deux compétences et le choc des cultures qui s’en suivraient pouvaient créer une dynamique fécondante de l’action. Voir le livre : « L’éthique du chaos », fruit d’une réflexion entre un chef d’entreprise Jean Loup Dherse et le père Hughes Minguet). Mais cette conception du monastère n’est-elle pas … Lire la suite