Brigitte Guedj, doubleuse voix

Alors que la dernière saison de Breaking Bad a enjoué les nombreux fan de la série maintes fois primée, nous avons souhaité rencontrer la comédienne française Brigitte Guedj, qui a doublé le personnage de Marie dans la 5ème saison de la célèbre série. Elle nous révèle les coulisses du métier de comédien doubleur voix. Une rencontre fortuite avec le théâtre A la fois danseuse de modern jazz et formatrice en programmation informatique pour IBM, Brigitte Guedj a rencontré le théâtre tout à fait par hasard. Un jour qu’elle accompagne une amie à son cours d’art dramatique Brigitte tombe sous le charme de Jacqueline Duc, une ancienne sociétaire de la comédie Française qui est montée sur les planches avec les plus grands de son époque. « Jacqueline, m’a ouvert les portes du métier. Elle a su me communiquer sa passion pour le métier de comédienne et grâce à ses activités de directrice de casting, j’ai eu l’opportunité à la fois de devenir son assistante, puis de participer à la plupart de ses créations théâtrales. Alors que je jouais Ruy Blas de Victor Hugo avec Kadour Merad et Emmanuelle Cosso (qui est devenue son épouse dans la vraie vie), Emmanuelle m’a proposé de travailler pour Ubisoft (entreprise de jeux vidéo), car elle y avait un poste au département voix. J’ai donc été engagée en tant que comédienne pour faire des voix sur le célèbre jeu Rayman. J’ai commencé par faire la voix de la fée Betilla, puis d’autres voix sur d’autres jeux. J’ai ensuite été engagée en tant que Directrice Artistique chez Ubisoft. Ce poste consiste à diriger les comédiens, à leur donner des intentions de jeu pour qu’ils soient le plus juste possible. Dans les jeux vidéo, il y a de plus en plus de cinématiques (séquences animées intermédiaires non jouables, pour appuyer le propos du jeu), ce sont de véritables scènes de cinéma ». Savoir lire un texte est important Au fil des expériences Brigitte travaille beaucoup pour la radio où elle exerce son métier de comédienne et lit des poésies mises en musique, ou encore participe à des dramatiques et autres fictions radiophoniques. « La lecture de textes à la radio est une excellente formation au métier de doubleur voix » insiste Brigitte. « Il faut savoir lire le texte, capter instantanément le sens de ce que l’on lit puis savoir le restituer au travers des nuances de jeu. Cette gymnastique fonctionne un peu comme pour les interprètes qui doivent simultanément lire et traduire un morceau de phrase d’une langue vers une autre tout en mémorisant les mots qui viennent juste après». Un métier technique aux nombreuses subtilités « Lorsque l’on arrive sur une séance de doublage, on ne sait pas à l’avance sur quoi on va travailler. Le directeur de plateau va donc nous donner des indications sur le personnage, son histoire, ce qu’il lui est arrivé juste avant, etc. Ensuite on regarde la boucle (séquence d’images dans un même décor) en lisant la bande rytmo. C’est une bande calligraphiée défilant à la vitesse du film qui permet aux comédiens d’être parfaitement synchrones avec l’image lors de l’enregistrement. Lorsque le comédien lit la boucle, il intègre également toutes les inspirations, expirations, mouvements corporels, expressions qu’il voit à l’image, pour pouvoir coller au plus près du jeu original, sans pour autant l’imiter, car la musique de la langue anglaise n’est pas celle de la langue française. Le travail préalable des calligraphes et adaptateurs est donc primordial et quand il est bien fait, il nous aide a gagner du temps. Ce que dans le métier nous appelons « monter à l’image » est une gymnastique délicate : il s’agit, lors de l’enregistrement, de faire des allers retours constants entre l’image et la bande rytmo, pour être dans la respiration du personnage, il faut un certain temps pour maîtriser cette technique. Le comédien ajoute à cela le jeu et les mouvements de corps. Si par exemple je dois doubler une jeune femme qui se fait attaquer par des zombies, il faut que je sois également dans le mouvement des attaques et dans l’intensité des cris. S’il s’agit de cris de stupeurs ou de douleur, il faut donc vraiment être dans l’image. Lorsque la boucle est lue, que le directeur artistique a donné ses indications de jeu, le comédien se place derrière la barre surplombée d’un micro, (qui garantit une prise de son homogène pour tous les acteurs) et joue la scène. Si la scène à doubler est une séquence en extérieur, les comédiens se placent dans « la cabane », un endroit du studio isolé sans écho. » La rencontre magique avec Breaking Bad C’est grâce au directeur de plateau Guillaume Orsat, avec lequel Brigitte travaille régulièrement qu’elle s’est vue proposer un rôle dans la quatrième saison de Breaking Bad. « C’était un petit rôle, mais une jolie séquence », se rappelle Brigitte. « C’était une scène dans laquelle Jessie débarque à l’hôpital comme un fou car il croit qu’il a malencontreusement empoisonné le fils de sa petite amie. Je devais doubler le rôle du docteur qui lui dit de se calmer et qui lui assure que le garçon va s’en sortir. A la fin de cette séquence, Guillaume m’a dit qu’il trouvait que ma voix ressemblait assez à celle de la comédienne française Florence Dumortier, qui doublait depuis les quatre premières saisons, le personnage de Marie Schrader (interprété par la comédienne américaine Betsy Brandt). Florence était une comédienne formidable et une amie. Nous avons beaucoup travaillé ensemble. Hélas, elle nous a quitté au moment ou se tournait la saison 5 aux US. Lorsque la série est arrivée en France Guillaume a alors proposé ma voix pour reprendre le flambeau de Florence. Son casting a été validé (j’y ai interprété la scène de vol des petites cuillères) et j’ai eu la joie de doubler Marie pour la cinquième et dernière saison de Breaking Bad. De plus, comme j’étais une fan invétérée de la série, c’était un véritable honneur pour moi … Lire la suite

Clément Deneux, réalisateur de Zombinladen

La vague des bandes- annonces de « faux » films est devenue un genre cinématographique à part entière pour les réalisateurs en herbe qui utilisent Internet comme support idéal à leurs faits d’armes. Clément Deneux a récemment créé le buzz en sortant des profondeurs de l’océan feu l’ennemi public numéro 1, Oussama Ben Laden. Aussi méchant et assoiffé de sang mort que vivant, le zombie terroriste revient pour semer la panique dans la ville de… Belle-Ile. Un pitch pour le moins original qui donne naissance à un trailer empli d’humour décapant et d’effets spéciaux dignes des meilleurs slashers. Un Zombinladen à (re)découvrir d’urgence donc… Comment est née l’idée de Zombinladen ? Je cherchais des idées pour réaliser un court-métrage pendant l’été et je suis tombé sur le concours organisé par Panic!Cinéma : il fallait d’abord créer une affiche de film fictif (dans le genre bis ou série Z) pour ensuite en tirer une fausse bande-annonce ou un court-métrage. Comme je suis graphiste à la base, j’ai trouvé le concept plutôt stimulant. C’était à peu près au moment où l’on a annoncé la mort de Ben Laden. Je cherchais des concepts impactants, et le jeu de mots s’est imposé à moi assez vite. Ça m’a fait marrer et je me suis dit que je tenais quelque chose… Pourquoi avoir opté pour un trailer en langue anglaise tourné à Belle-Ile ? Belle-Ile est un endroit assez extraordinaire. Enfant, j’y avais passé plusieurs étés de suite, et cela était resté ancré comme un lieu de tournage possible. J’ai aussi un ami originaire de là-bas qui pouvait, de par ses contacts, faciliter l’organisation d’un tournage. Mais c’est surtout, l’association Ben Laden + Belle île qui était tellement absurde que ça en devenait parfait… Pour la langue anglaise, ce n’était pas vraiment prévu au départ. On voulait bien sûr jouer sur les codes du film d’horreur américain et sur le contraste produit entre les personnages très caractérisés et le contexte franchouillard de Belle-Ile, mais les dialogues et la voix off étaient en français. Et puis, l’acteur qui devait jouer le héros n’a finalement pas pu le faire. J’ai alors trouvé Shane Woodward qui est américain pour le coup, et comme Carole Brana se sentait de jouer en anglais, on s’est dit que tant qu’à parodier les films américains, autant y aller à fond et faire le truc tout en anglais. D’autant plus que d’un point de vue purement pragmatique, ça permettait d’avoir une visibilité internationale… Est-ce toi qui as géré et réalisé les effets spéciaux ? J’ai eu les idées, mais je n’ai rien réalisé moi-même. J’ai eu la chance de pouvoir collaborer avec deux types formidablement doués dans leur domaine : David Scherer, qui a fait tous les maquillages « physiques » (prothèse, faux sang…). C’est un vrai personnage, un gars super généreux qui bosse sur beaucoup de courts-métrages, et dont je suivais le travail depuis quelques années. Il a son atelier dans le coquet jardin de ses parents en banlieue strasbourgeoise, où les fausses têtes côtoient le potager familial. Sa maman vous offre un café pendant qu’il moule la tête de votre comédien principal, c’est très mignon… Et pour tout ce qui est de la post-production numérique, j’ai travaillé avec Gaël Lucien qui a fait des miracles dans un délai très court. On a fait nos études ensemble à l’école Estienne, et c’est devenu depuis un de mes meilleurs amis et de mes plus proches collaborateurs. Il a appris en autodidacte les logiciels de post-production, dont il est devenu un vrai spécialiste. Et comme la plupart de mes projets réclament leur part d’effets spéciaux, c’est la première personne que je sollicite. Bref, la réussite visuelle du film lui doit énormément ! Peux-tu nous expliquer, l’effet spécial à la fin du trailer, avec le petit chat ? C’est justement un bon exemple de la collaboration entre des effets physiques (une bouillie de latex créée par David Scherer) et numériques (un compositing fait par Gaël Lucien). En soi, l’effet est très simple : on a juste rassemblé les deux plans en un seul. Mais il faut croire que l’effet est réussi, car beaucoup de gens à travers les commentaires nous ont interpellés sur cette séquence, croyant que nous avions réellement broyé un chaton. C’est la preuve que les gens ont très peu de sens pratique, car dans la réalité, un chaton dans un mixeur, ça ne fait pas du tout comme ça… Quels sont les films « gore » et particulièrement ceux de zombies qui t’ont largement influencé ? En fait, je n’ai jamais été très client des films de zombies, je trouve que Romero en avait déjà fait le tour et j’ai l’impression qu’on tourne carrément en rond ces derniers temps en surexploitant le genre… Je suis un peu mal placé pour dire ça mais là, c’est le titre du film qui exigeait la présence de zombies, alors j’étais obligé de jouer sur le registre du « genre » à fond. Pour ce qui est des influences, je me suis effectivement nourri aux films de genre depuis tout petit, et j’ai toujours été attiré par l’aspect transgressif et la portée évocatrice du film d’horreur. Les affiches graphiques, les titres incroyables, les taglines… Tout cela alimente grandement la machine à fantasmes que l’on est en étant gamin. C’était d’ailleurs une des forces du cinéma fantastique des années 1980, sa capacité à stimuler l’imaginaire des spectateurs à travers la promotion. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que JJ Abrams qui arrive encore à correctement jouer là- dessus. Après, si je devais citer quelques films qui ont directement influencé Zombinladen, je dirais : Evil Dead 2, Braindead et Shaun of The Dead. Un Ben Laden attaqué au jambon… Tu partages l’adage selon lequel « on peut rire de tout » ? Oui complètement, et je trouve qu’on ne rit vraiment pas assez des sujets qui ont l’apparence de la gravité et que l’on définit aujourd’hui comme « sensibles »… Après, il faut être sûr de soi … Lire la suite

Nolwenn Mingant, spécialiste du cinéma américain

Hollywood à la conquête du monde : marchés, stratégies, influences, par Nolwenn Mingant, éd. CNRS. Comment Star Wars est-il devenu une manne financière dépassant largement le cadre du grand écran ? Les producteurs ont-ils tous pouvoirs ? Culture et cinéma hollywoodien sont-ils deux termes antinomiques ? Peut-on parler d’homosexualité dans un film à gros budget ? Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle, Nolwenn Mingant s’est penchée sur ce nom empli d’imageries fantasmagoriques les plus diverses : Hollywood ! Pour Agents d’Entretiens, elle nous éclaire sur un monde qui truste nos salles obscures. Moteur ! Comment est né Hollywood et comment expliquer que cet endroit soit devenu assez rapidement le bastion du cinéma mondial ? Aux États-Unis, le cinéma a immédiatement été développé sous un angle technico-industriel. Dès 1908, l’inventeur Edison met en place un Trust afin de s’assurer le monopole du marché. En 1922, le Trust n’existe plus quand des producteurs fondent une autre association, la MPPDA (Motion Picture Producers and Distributors of America). Leur optique est la même : créer des entreprises solides et solidaires qui pourront dominer le marché. Dès le départ, les grands studios américains sont organisés comme les autres entreprises américaines de l’époque, sur des principes de division tayloriste du travail, de standardisation et d’intégration verticale (les studios contrôlent la production, la distribution et l’exploitation). C’est donc bien une industrie du film qui se met en place aux États-Unis, avec des studios-usines capables de produire de nombreux films chaque année, et donc d’occuper le marché. Lorsque, après la Première Guerre mondiale, les centres de productions européens sont détruits, de nombreux studios sont déjà bien en place et le cinéma hollywoodien peut alors fournir des films au monde entier. C’est le début de cette omniprésence que nous connaissons aujourd’hui. La célèbre formule de la critique américaine Pauline Kael qui, en 1968, résumait le style des films hollywoodiens par « kiss kiss bang bang » est-elle encore d’actualité ? Oui. On peut dire que la formule de base des films hollywoodiens à gros budget reste la même : action, stars, prouesses technologiques. En termes plus économiques, on parle de « production value », c’est-à- dire la capacité des studios à réunir de larges budgets pour engager des acteurs, réalisateurs et techniciens de qualité. C’est donc le style hollywoodien des films à gros budget, tel qu’il est reconnu, apprécié ou critiqué, copié ou condamné à travers le monde aujourd’hui. Quel est aujourd’hui le poids d’Hollywood sur le marché cinématographique mondial ? Hollywood est le second producteur de films, après l’Inde, mais il reste le premier exportateur. Si Bollywood s’exporte en Asie et en Afrique, Hollywood s’exporte dans le monde entier. Par ailleurs, les États-Unis importent peu de films étrangers. Il y a donc un fort déséquilibre dans le flux des films entre les États-Unis et le reste du monde. Star Wars, Avatar, Jurassic Park, Titanic… Il semble qu’au-delà du film proprement dit, la manne financière vienne également des produits dérivés. Cette partie marketing germe-t-elle dès le départ dans l’esprit des producteurs ? En effet. Ces pratiques existent depuis déjà plusieurs décennies. Depuis les années 1930, Disney vendait des produits dérivés. À la même époque, certains vêtements apparaissant dans les films sont également promus dans les magazines de fans. L’idée de promotion croisée, rendue célèbre par la collaboration entre Disney et McDonald dans les années 1990, est donc latente depuis longtemps à Hollywood. Mais ces pratiques ne s’installent véritablement à Hollywood que dans les années 1970-1980 : le marketing en 1975 avec Les Dents de la mer, les produits dérivés (ou merchandising) en 1977 avec La Guerre des étoiles, le placement de produits en 1982 avec E.T.. De nos jours, le comité qui se réunit au sein de chaque studio pour choisir les films qui seront produits comprend des spécialistes des services marketing et merchandising. Leur opinion compte donc dès le départ. Il est financièrement très intéressant pour un studio de produire une franchise, c’est-à-dire une série de films qui créera un univers particulier. La notion de série facilite le travail des publicitaires. La notion d’univers permet de décliner des produits dérivés très variés. Le public participe d’ailleurs de plus en plus à cette création d’univers à travers les blogs et sites de fan. La mainmise hollywoodienne sur le cinéma peut-elle être concurrencée ? C’est bien entendu la grande question qui se pose depuis les années 1920. À partir de cette époque, les pays européens ont essayé plusieurs méthodes : installation de quotas à l’entrée dans les années 1930, mise en place de système d’aide au cinéma national après la Seconde Guerre mondiale. Plus récemment, les producteurs tentent de concurrencer Hollywood sur son propre terrain, en créant des films grands publics, à l’opposé de l’image « art et essai ». Certains décident même, telle EuropaCorp., de produire des films d’action en anglais visant le marché international. Il est difficile de répondre à votre question car le terme de « cinéma » recouvre des réalités très différentes. S’agit-il de programmes, de contenu pour les différentes plates-formes de diffusion ? C’est dans ce sens que l’on peut comprendre la stratégie d’EuropaCorp., ou les efforts de Luc Besson pour créer un vrai studio près de Paris. S’agit-il d’un produit culturel ? C’est dans ce sens que l’on peut comprendre les stratégies visant à développer la popularité des cinémas nationaux, à gagner des parts de marché sur le film hollywoodien. Mais là encore, les choses se compliquent car, désormais, les grands studios hollywoodiens produisent également des films locaux, c’est-à-dire des films français en France, brésiliens au Brésil, etc. La question est donc peut- être moins à comprendre en termes de production qu’en termes de distribution. Depuis des décennies, les professionnels ont bien conscience que la seule façon de concurrencer Hollywood serait de mettre en place un système de distribution d’une force comparable. Ainsi, les films français, par exemple, pourraient circuler dans toute l’Europe et acquérir un poids qu’ils n’ont pas. L’idée est en suspens depuis les années 1920… … Lire la suite

Jean-Claude Dreyfus, comédien

Cabaret, théâtre, télévision, cinéma, Jean-Claude Dreyfus aime rester libre dans ses choix artistiques, guidé par son seul instinct de comédien né. Du boucher gore qu’il campe chez Jeunet et Caro dans le subjuguant « Delicatessen » au Duc d’Orléans qu’il incarne chez Rohmer, l’atypique acteur marque de son charisme chacun de ses personnages. Aujourd’hui transsexuel dans la pièce d’Emmanuel Darley, « Le mardi à Monoprix », Jean-Claude Dreyfus poursuit ses grands écarts transformistes au gré de rôles qu’il vit bien plus qu’il ne les joue. Attention, lever de rideau ! La pièce, « Le mardi à Monoprix », d’Emmanuel Darley mise en scène par Michel Didym que vous jouez actuellement, vous présente sous les traits d’un transsexuel. Comment vous plongez-vous dans ce personnage atypique ? Le théâtre est toujours difficile dans sa préparation lorsque l’on campe un personnage qui demande une transformation physique. Lorsque je devais devenir un homme de 83 ans, obèse et imberbe, atteint du syndrome d’« Elzenveiverplatz », (cancer des cartilages) dans la pièce de Didier Long tiré de l’ouvrage d’Amélie Nothomb, « L’hygiène de l’assassin », cela demandait également une plongée préalable dans le personnage. Pour devenir un transsexuel comme Marie Pierre dans « Le mardi à Monoprix », j’ai besoin d’une grande concentration et je m’isole dans ma loge deux heures avant le début du spectacle. La solitude est, à mon sens, essentielle pour entrer dans la peau du personnage. Je me maquille d’ailleurs seul afin de gérer cette transformation au rythme que je le souhaite. Marie-Pierre est une personne qui a décidé de changer de sexe et d’apparence. Ce qui est drôle, c’est qu’il n’y a pas si longtemps, un spectateur est venu voir le metteur en scène après la pièce en lui disant que la comédienne était formidable ! Vous avez vécu une relation amoureuse avec un homme qui est devenu femme, Kristina dont vous avez préfacé l’ouvrage, « Je n’ai jamais tué quelqu’un… Qui ne le méritait pas ». Ce personnage n’est donc pas si éloigné de cela de votre histoire personnelle ! J’ai connu Kristina alors qu’elle s’appelait Vincent. C’était un garçon dont j’ai été amoureux et que j’ai suivi dans sa transformation puisque nous sommes restés amis. Le fait de devenir femme était son choix, son envie, mais c’est un passage souvent délicat. Comme j’ai débuté au cabaret transformiste, La Grande Eugène, j’étais un peu au fait de ce changement de sexe qui passe, au départ, par un aspect vestimentaire. J’ai conseillé Vincent afin qu’il se maquille le plus simplement possible et ainsi éviter le côté outrancier qui mène souvent au ridicule. Avec Marie-Pierre, c’est la première fois que je ne suis pas transformiste mais que je me glisse véritablement dans la peau d’une femme et cela fonctionne. J’essaye d’être le plus simple et le plus naturel possible. Dans cette pièce, ce qui émeut les gens, c’est le conflit de générations et le regard des autres qui conduit à l’exclusion. Pour cette pièce vous êtes accompagné d’un contrebassiste. Le jazz signifie quoi pour vous ? Je suis parrain du festival Val de jazz qui se déroule chaque année à Sancerre. Outre le fait de parrainer l’événement, je m’y produis. La première année, j’avais lu des textes de Boris Vian avec le quartet du saxophoniste et ami de Boris Vian, Jean-Claude Fohrenbach. J’ai toujours été bercé par le jazz grâce à mes parents qui m’emmenaient avec eux dans les caves de Saint-Germain pour y voir des concerts. Pour « Le mardi à Monoprix », lorsque le metteur en scène, Michel Didym, a eu l’idée de me faire accompagner par le contrebassiste Philippe Thibault, cela m’a tout de suite plu. Aujourd’hui, au fil des représentations et de notre connivence, il ne s’agit plus d’un monologue mais d’un dialogue entre ma voix et les notes de l’instrument. Blier, Rohmer, Lelouch, Mocky, Leconte, Boisset, Corneau… Quelles rencontres vous ont le plus marqué ? Tous ces réalisateurs avec qui j’ai travaillé ont un style très particulier d’aborder le septième art et c’est ce qui fait leur charme, leur richesse. Personnellement, je n’appartiens à aucune troupe ou aucune famille cinématographique. J’ai toujours été intéressé par le fait de puiser dans la différence de chacun au gré des rencontres. C’est ce qui me fait évoluer dans mon métier comme dans ma vie. Entre Rohmer et Mocky, par exemple, il y a un monde et pourtant ce sont tous deux de grands réalisateurs avec qui j’ai pris un énorme plaisir à travailler. J’aime me sentir libre dans mes choix et suivre mon instinct. En 1983, vous avez tourné pour Yves Boisset dans le film « Le prix du danger ». On peut dire que ce film n’est pas si loin que ça de la télé réalité d’aujourd’hui ! Boisset était en effet précurseur de ce qui se passe aujourd’hui dans la télé réalité. Même si on ne va pas jusqu’à la mort des candidats, on arrive à des extrêmes totalement surréalistes. Aujourd’hui, il y a deux types de télévision. La télévision poubelle, abrutissante mais aussi celle où vous trouvez des réalisateurs comme Boisset qui vont faire du cinéma à la télévision. Avec la multitude de chaînes, les téléspectateurs ont quand même le choix, il leur suffit de savoir faire le bon ! Avec Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, c’est une relation de longue date. Comment s’est passée la rencontre ? En fait, Jean-Pierre et Marc sont venus me présenter leur projet « Delicatessen » qui était leur premier film. Sur le scénario, il y avait l’image d’un petit cochon. Là, forcément, les choses ne pouvaient que coller entre nous (Jean-Claude Dreyfus collectionne en effet les cochons depuis de nombreuses années et il en possède environ 5000 !). Un rôle de boucher, le rêve ! On devait commencer le tournage deux semaines plus tard et, en fait, nous n’avons débuté que deux ans après. Jeunet et Caro ont en effet eu beaucoup de mal à boucler le budget nécessaire à la réalisation du film. « Delicatessen » a … Lire la suite

Ovidie, actrice, réalisatrice et écrivaine

Ovidie, « La sexualité féminine de A à Z », éditions la Musardine Depuis ses premiers pas dans le monde du X en 1999, Ovidie a toujours eu l’image d’une femme cultivée aux positions tranchées, celle que les plateaux télés aiment à inviter. Aujourd’hui, derrière la caméra, cette « travailleuse du sexe » comme elle aime se définir œuvre pour un porno éducatif qui laisse la part belle au plaisir féminin. Instaurant le port du préservatif obligatoire sur ses tournages, Ovidie tente de prouver que le X bien fait peut être le reflet des mœurs d’une société et des désirs féminins sans sombrer dans la gymnastique contorsionniste. Alors que Mlle O publie « La sexualité féminine de A à Z », elle revient pour nous sur une carrière mouvementée et dont le moteur reste indubitablement le plaisir. Histoire d’O en somme ! Parce que tu as fait des études de philo, tu es toujours passée pour « l’intello du porno », c’est une étiquette qui t’a plus servie ou desservie dans ta carrière ? Au départ, cela m’a desservie et mis à dos une partie de la profession. Si j’étais l’intellectuelle du porno, cela signifiait implicitement que tous les autres étaient des imbéciles. Ce n’était pas là le message que je souhaitais faire passer. Mon discours était simplement celui d’une femme qui assume son choix pour la pornographie. En plus, le terme intello est péjoratif. Les gens se sont focalisés sur mes études de philo sans prendre en compte le fait qu’à côté de cela, j’écrivais des articles, des livres… Me mettre une étiquette était pour les médias un moyen aisé de me cataloguer dans une société où tout, y compris les gens, doit être rangé dans des cases. On ne comprenait pas pourquoi une femme de 20 ans avait choisi cette voie pornographique, ni pour l’argent, ni par détresse psychologique ou encore pour régler un problème vis-à-vis de son passé ! Tu as commencé à tourner à 19 ans et réaliser à 20. On oublie trop souvent que tu as tout de suite endossé ces deux casquettes ! Oui, on a l’impression que j’ai fait l’actrice et qu’ensuite je me suis recyclée dans la réalisation. C’est totalement faux ! J’ai débuté dans le X en 1999 et, en 2000, j’ai réalisé mon premier film. La réalisation n’a en rien été une reconversion, mais ce à quoi je me destinais dès le début. Je faisais l’actrice en dilettante, un peu comme une colonie de vacances pour retrouver des personnes que j’aimais bien et m’amuser pendant quelques jours. En temps qu’actrice, tu n’as aucune pression hormis celle de pointer tes fesses à l’heure sur le plateau. Réalisatrice, tu as une responsabilité énorme, tout le poids du film repose sur tes épaules. Tu te définis comme une féministe pro sexe. Est-ce le message que tu essayes de véhiculer par le biais de tes réalisations ? Oui. Féministe, c’est pour moi disposer de son corps comme on l’entend et ce que je fais est en accord avec ce principe, aussi bien dans ma vie professionnelle que personnelle. Tu as été l’une des premières à imposer le port du préservatif lors de tes scènes. Que penses-tu des réalisateurs qui continuent à faire tourner les acteurs sans ? L’écrasante majorité des tournages se fait sans préservatif à l’heure actuelle, sauf en France pour des raisons de charte télévisuelle. La norme, hélas, dans presque tous les pays est au X sans capote. Il faut néanmoins noter que les États-Unis ont trouvé un procédé très fiable et qui porte ses fruits. Ils ont un système de contrôle sanitaire qui se fait dans une seule clinique et qui prend en compte TOUTES les maladies sexuellement transmissibles. J’ai par exemple vu des actrices en France tourner avec des préservatifs mais néanmoins attraper de l’herpès génital. Outre-atlantique, herpès, hépatite, chlamydiae… Tout est pris en compte ! Personnellement, le fait de ne tourner qu’avec préservatif m’a fermé beaucoup de portes en temps qu’actrice mais j’ai toujours refusé de déroger à la règle que je m’étais donnée et qui est à mes yeux primordiale. Après ta carrière d’actrice X, tu as tourné pour Bornello, Beneix ou Lars von Trier, que gardes-tu de ces passages dans le cinéma traditionnel ? Pour moi, même si cela peut sembler étrange, c’est le même métier. Je me rendais sur ces tournages avec la même préparation mentale que pour un film porno. Être nue ou habillée devant la caméra ne change rien à mes yeux ! Hormis le travail du réalisateur et la qualité intrinsèque du film, mon implication a été la même pour tous les tournages. Que ce soit dans le cinéma pornographique ou traditionnel. C’est plus le métier d’actrice en lui-même qui m’a vite lassé. Ce métier est très narcissique. Il est fait pour te regarder, toi et ton nombril et en tirer une grande satisfaction. À 18 ou 19 ans, cela a flatté mon ego de me voir dans un film et puis j’ai vite compris que tout cela m’indifférait profondément. Je trouve beaucoup plus constructif de réaliser des images que de m’y refléter, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je décline désormais très souvent les invitations que je peux recevoir pour participer à des émissions télévisées. « Une autre pornographie, axée sur le désir de la femme, se dessine » Depuis 2008, tu as pris la direction des programmes de la chaîne Frenchlover TV pour laquelle tu développes un concept de porno éducatif. Tu penses que le X végète malheureusement dans un ghetto duquel il ne tente même pas de sortir ? Chaque jour, le X s’enfonce un peu plus dans son marasme et, effectivement, il ne fait rien pour s’en extraire ! Ce cinéma est moribond économiquement parlant et pourtant, ceux qui y travaillent continuent inlassablement de proposer les mêmes recettes éculées aux spectateurs qui, aujourd’hui, se ruent sur Internet pour tout voir ou télécharger gratuitement. Ceci est valable pour 90 % du porno actuel. Heureusement, à côté de ça, il … Lire la suite