Lionel Astruc, l’économie solidaire

Lionel ASTRUC, Aux sources de l’alimentation durable, Nourrir la planète sans la détruire, Glénat Journaliste, auteur, photographe, sensibilisé depuis de nombreuses années aux questions d’économie solidaire et d’écologie, Lionel Astruc vient de sortir un nouveau livre consacré à l’alimentation durable. Expériences lointaines, menées à l’autre bout du monde, ou initiatives locales, lancées à deux pas de chez nous, il nous guide dans un monde qui cherche encore son modèle mais qui devra nécessairement s’adapter, au risque de se perdre. Avec en toile de fond, le fameux message « consommer moins pour consommer mieux », Lionel fait œuvre de pédagogie pour nous apprendre à mieux manger. Comment expliquer que se soient récemment produites des émeutes de la faim ? L’organisation du commerce mondial des ressources naturelles et alimentaires est basée sur le principe de l’ultra spécialisation. Après la deuxième guerre mondiale, on s’est dit qu’on faisait très bien tel légume ici, tel autre mieux ailleurs. Chaque pays s’est donc spécialisé et est devenu dépendant des autres. A un moment donné, les petits paysans ont perdu leur souveraineté alimentaire. Ils ont abandonné les cultures vivrières qui les nourrissaient. Ils se sont mis à cultiver pour exporter, à des tarifs qu’ils ne maîtrisaient plus. Résultat : un beau jour, ils ne pouvaient plus acheter leurs propres aliments, ceux qu’ils produisaient auparavant. Qui sont les fautifs ? Je ne poserais pas la question en ces termes. On est tous fautifs, y compris les générations précédentes. Quand l’industrialisation de l’agriculture s’est banalisée, des choix ont été faits. Tracteurs, pesticides, chimie, on est partis vers une agriculture intensive. Les gens sortaient de la guerre, ils avaient faim, avaient besoin de prospérité. C’est la cause première. Aujourd’hui les plus grands fautifs, sont les multinationales, et en particulier les semenciers, mais aussi les autorités. Mais maintenant, même ceux qui sont en position d’influence et qui en ont la volonté ont du mal à faire bouger les choses tant les responsabilités sont diluées. Comme une toile d’araignée autour de la planète, on trouve une interconnexion d’intérêts. On se tient tous par la barbichette dans un désordre innommable. Du coup, le démantèlement de ce système, si tant est qu’il ait commencé, est très lent. L’objectif est cependant clair : même pour des gens qui ne sont pas super écolos, on va vers une relocalisation. Passer à une alimentation durable est-ce une absolue nécessité ? Je n’en doute pas : il faut retourner à une alimentation durable, mais aussi bio, locale et équitable car tous les écosystèmes sont en danger en même temps. Outre la question du réchauffement climatique, importante, mais loin d’être exclusive, on atteint des seuils de non-retour, ou l’épuisement des stocks dans de nombreux domaines. Les ressources marines sont menacées : on a des chiffres alarmants et les espèces qu’on mange disparaissent. Idem pour la forêt, les ressources en eau potable et bien d’autres. Les fonds marins regorgent pourtant de ressources, et quantité d’espèces marines n’ont paraît-il même pas encore été découvertes ? Ce n’est pas une raison pour déplacer les nuisances d’un domaine à l’autre. On disait que la science allait sauver l’environnement. Vingt ans plus tard, on n’arrête pas le progrès, mais la pollution s’aggrave. Quant à l’idée de remplacer une ressource par une autre, voyez ce que ça donne avec la canne à sucre utilisée comme bio-carburant. Certes, on pollue moins, on se déroute du pétrole, mais ça impacte la forêt primaire. Je pense que c’est pareil pour les ressources marines. Se reporter sur des ressources supplémentaires, c’est déplacer le problème. Si on fait le bilan écologique de nombreuses solutions proposées contre la crise écologique, en fin de compte, il est négatif. Dans le livre tu prends l’exemple du quinoa au Pérou, en quoi cet aliment est-il exemplaire ? Au départ, c’est ce que j’appelle une panacée. Il a tout pour plaire. Il pousse tout seul. Pas besoin de l’arroser, de lui donner d’engrais ou de produits chimiques. La dépense écologique est proche de zéro. En outre, il ne concurrence pas d’autres cultures car il pousse là où rien ne pousse. Et, cerise sur le gâteau, c’est un aliment chargé en protéines, très riche, qui convenait à de nombreuses populations végétariennes vivant sur les hauts plateaux andins. Il pourrait nous permettre de réduire notre consommation de viande. Le problème, c’est qu’on s’est jeté sur cet aliment dans nos pays occidentaux, du coup, sur place, les cultures se sont intensifiées. Ça reste écologique, mais un glissement s’opère qui perturbe l’économie locale. J’ai constaté que des habitants dans les régions de production, mangeaient désormais des pâtes à la farine de blé, alors qu’il n’y a pas de blé là-bas. Manger du quinoa en France pose le problème de l’empreinte carbone non ? L’impact carbone est certes important, même si le déplacement se fait par bateau. C’est toutefois limité par rapport aux ananas sur lesquels figure par exemple la fameuse mention faite pour vendre, qui devrait au contraire nous dissuader d’acheter : « par avion » En France avons-nous le même type de produit que le quinoa ? Des variétés anciennes comme l’épeautre sont très riches. On ne sait pas le cuisiner, mais c’est délicieux. Au niveau impact écologique et social, à chaque fois qu’on a le choix, il faut opter pour le local, en faisant attention. Par exemple, du sucre blanc français, issu de la culture intensive de la betterave peut être plus nocif qu’une consommation de sucre de canne bio venu de loin. Outre leur qualité gustative, les produits bio ont un intérêt, ils sont fabriqués dans des fermes de polyculture. C’est dans leur cahier des charges. Et ça, ça favorise la diversité ! Moi qui aime le café et le chocolat, dois-je arrêter d’en manger ? Pas forcément. Il y a des produits à part. Même les écolos radicaux sont d’accord pour dire que les produits de grande consommation qu’on ne peut pas produire ici, notamment le thé, les épices, le café, et qui ne sont pas lourds à transporter puisqu’on n’en consomme quotidiennement … Lire la suite

Hervé de Carmoy, les dérives du système bancaire

Délaissant peu à peu leur soutien aux PME pour une rentabilité à court terme sur les marchés financiers, par le biais de produits à la complexité et à l’explosivité de plus en plus grande, les banques se sont-elles laissé prendre à leur propre piège ? Aujourd’hui, seul l’immédiateté compte et le trader, à qui on a donné les pleins pouvoirs, peut creuser des déficits vertigineux avant que les conseils d’administration ne s’en inquiètent ! Directeur général pour l’Europe de la Chase Manhattan Bank, de la Midland Bank PLC de Londres, président du Conseil de Surveillance et membre de la commission trilatérale, Hervé de Carmoy s’inquiète de ces dérives venues d’outre- Atlantique et dont les soubresauts se font sentir jusqu’en Hexagone. Après la publication de son ouvrage : Où va l’Amérique d’Obama ?, Hervé de Carmoy, fort de ses cinquante années d’expérience, nous explique les dérives du système bancaires. En quoi le système bancaire américain post-seconde Guerre mondiale était et est toujours pour vous un exemple ? À cette époque, les banques américaines ont réussi à conjuguer des ressources importantes dirigées vers l’industrie, tout en aidant les Américains à faire de la bonne industrie. Donnez-moi de la bonne industrie et je vous ferai de la bonne banque, et donnez-moi de la bonne banque et je vous ferai de la bonne industrie. En suivant ce précepte et en introduisant des méthodes d’évaluation des sociétés afin d’apprécier les risques, les banques ont, à cette époque, mis à disposition des ressources en hommes pour que leurs clients réussissent leur croissance. On a malheureusement l’impression aujourd’hui que les banques ont peu à peu perdu le rôle qui consiste justement à financer l’industrie ! C’est vrai, et la raison en est simple ! Pour financer l’industrie, il faut investir dans des hommes et des activités qui ne sont pas extraordinairement rentables. Il y a aujourd’hui, en Europe, plus de 100 milliards d’euros d’actifs toxiques et, pour pouvoir les provisionner, les banques cherchent à maximiser les profits. Pour cela, elles ont dû réduire les frais généraux qui couvrent les salaires des cadres moyens qui gèrent la clientèle de base de PME. Conséquence : il y a donc moins de support en hommes et en argent pour apporter du soutien aux PME aujourd’hui ! Vous dites que pour faire de la bonne banque, il faut penser à long terme. Croyez-vous justement que les banques aujourd’hui ne pensent plus que profit à court terme ? Les banques sont aujourd’hui prises entre de nombreuses contraintes. Elles doivent renforcer leurs fonds propres, augmenter leur rentabilité afin de provisionner leurs actifs douteux… Dans ce contexte-là, la survie prend le pas sur le fait de développer les équipes et les prêts capables de mieux accompagner les PME afin de les conduire vers plus de croissance. « S’il y a un doute, il n’y a pas de doute », disait David Rockefeller aux côtés duquel vous avez travaillé à la Chase. Cette citation est restée l’une des phrases clés que vous avez adaptée à votre carrière à la tête de grandes banques internationales. Si cette phrase était appliquée par les banquiers encore aujourd’hui, éviterions-nous les dérives actuelles du système bancaire ? Je crois que, comme je l’ai écrit dans mon dernier ouvrage, Où va l’Amérique d’Obama ?, une certaine éthique bancaire est un élément décisif pour la réussite économique et sociale d’un pays. Par cette phrase, « S’il y a un doute, il n’y a pas de doute », David Rockefeller sous-entendait que chaque cadre, chaque employé de la banque devait agir dans l’intérêt à long terme du client, de la banque et de la nation tout entière. Cette notion qui prétend que les actions réalisées par une banque doivent être envisagées sur le long terme de la communauté à laquelle elle appartient est cruciale et décisive pour le succès économique. À mon sens, c’est parce que l’on a ignoré cette dimension éthique de la banque que l’on a commencé à être obsédé par les résultats et que l’on a développé des activités à court terme, sans penser aux conséquences à long terme que cela provoquerait. Pouvez-vous nous expliquer en quoi la décision de la banque centrale américaine d’autoriser la rémunération des dépôts a bouleversé tout le système bancaire mondial ? Rappelez-vous que dans les années 1970-1980, les taux d’intérêt se situaient entre 8 et 12 % par an. Jusqu’à l’abolition de la réglementation Q (Réglementation américaine instaurée en 1930, et supprimée en 1986 par l’administration Reagan, qui plafonnait le taux d’intérêt des emprunts consentis par les banques), les banques ne pouvaient par rémunérer les dépôts. Avec la baisse des taux d’intérêt, on a vu soudain la rentabilité des banques s’affaisser dangereusement. Ces dernières se sont alors lancées dans des crédits plus rémunérateurs comme les crédits hypothécaires, les crédits à la consommation tout en développant les activités de marché. On voit bien que la modification réglementaire a donc incité les banques à se lancer très rapidement sur de nouvelles activités mal maîtrisées et qui ont donné lieu à des excès. Les banques ont-elles peu à peu oublié leurs clients au profit des produits financiers ? Elles n’ont pas oublié leurs clients, elles ont modifié leurs priorités ! Il y a encore aujourd’hui, au sein des établissements bancaires, des milliers de personnes qui s’occupent avec beaucoup de professionnalisme de leurs clients. Ce sont les directions générales qui ont dû faire face à des contraintes qui, hélas, ont fortement limité leur autonomie d’action. Ces contraintes sont tout d’abord sur les fonds propres, mais également sur le fait que les banques ont cru que les risques d’État, notamment européens, étaient négligeables et n’avaient pas besoin d’être analysés sur le fond. Les banques n’ont pas perçu le risque inhérent au développement de produits structurés sur l’activité de marché. L’absence de contrôle et de compréhension des risques liés aux produits eux-mêmes explique l’ampleur de la crise financière combinée à l’explosion de liquidités multipliée par 50 entre 1975 et aujourd’hui ! Vous dites qu’entre 1995 et 2008, pour générer … Lire la suite

Paul Jorion, des subprimes à la crise mondiale

Photo Philippe Matsas Chercheur en sciences sociales, élève de Claude Lévi-Strauss, Paul Jorion a été l’un des rares économistes à anticiper la crise des subprimes de 2007 dont nous subissons encore aujourd’hui les répercussions. En plein séisme d’un secteur économique et financier devenu incontrôlable, alors que le monde politique n’a plus de solutions à proposer, on se demande si le système capitaliste n’est pas tout simplement à bout de souffle. Paul Jorion nous brosse un tableau pour le moins sombre d’un avenir qui attise déjà toutes les peurs chez la population. Alors, « Aux armes citoyens » ? Et pourquoi pas justement ! « Le système ne peut plus rebondir de lui-même, il est arrivé à son terme. » Comment la crise des subprimes a-t-elle été un facteur déclenchant de la crise mondiale de 2008 ? Il faut tout d’abord bien comprendre ce qu’a été et est encore aujourd’hui cette crise des subprimes. Il y avait, à cette époque, aux États-Unis, une bulle dans le secteur de l’immobilier résidentiel, en raison de la politique américaine d’aide d’accès à la propriété. Nous assistions de la part du gouvernement américain à une volonté d’augmenter la proportion de propriétaires issus des ménages ayant de petits revenus. Pour cela, le gouvernement a permis à ces futurs acquéreurs de défiscaliser les versements des intérêts de leurs prêts immobiliers. C’est un facteur incitatif qui a d’ailleurs été adopté dans de nombreux pays. Le problème de ces aides est qu’elles se sont répercutées sur le prix des maisons. Résultat, ces mesures ont bénéficié aux vendeurs et non aux acheteurs. Pour vous donner un exemple, en 2009-2010, le gouvernement américain a donné 8 000 euros aux personnes souhaitant accéder à la propriété. Ces 8 000 euros ont immédiatement été répercutés sur le prix des maisons ! Entre 1997 et 2006, nous avons donc assisté à une forte hausse du prix de l’immobilier. Et les banques continuaient à prêter ? La politique des banques était de s’intéresser à la maison proprement dite qui prenait de la valeur, et non à l’emprunteur ! Cette politique d’augmentation du prix de l’immobilier rassurait les banques qui, en cas de non-remboursement de l’emprunteur, pouvaient saisir les maisons et donc se couvrir. Parallèlement à cela, les États-Unis et la Chine se sont retrouvés dans une situation que je qualifierais de tango mortifère. Les États-Unis, pendant cette période, ont acheté massivement des produits manufacturés venus de Chine. La Chine s’est alors retrouvée en possession d’une très grande quantité de dollars qu’elle a voulu placer afin de les faire fructifier. La Chine a donc acheté en nombre des obligations américaines, ce qui a permis aux taux d’intérêt de rester extrêmement bas. Donc, les citoyens américains continuaient à acheter en masse de l’immobilier. Taux d’intérêts bas, incitation à l’achat et hausse du prix de l’immobilier étaient donc les paramètres essentiels. Le problème, c’est que ces nouveaux propriétaires étaient dans une situation financière précaire et qu’un seul grain de sable pouvait remettre tout le système en question. C’est ce qui s’est passé ! Certaines personnes avaient déjà des problèmes pour rembourser leurs prêts. Comme les taux d’intérêt continuaient à descendre, les banques proposaient à ces nouveaux propriétaires de racheter leurs crédits pour leur proposer des crédits encore plus importants, eu égard au prix de leur maison qui avait augmenté depuis le moment où ils l’avaient achetée. La machine infernale était lancée ! Comme l’État américain avait favorisé l’accès à la propriété des classes les plus « basses », lorsque ces dernières sont devenues propriétaires, il n’y avait ensuite plus personne pour acheter. Il a donc suffi que le prix de l’immobilier stagne pour que tout le château de cartes s’écroule. Les gens ne pouvaient plus rembourser, et leurs maisons étaient saisies. Les banques pensaient pouvoir revendre les maisons et se rembourser, sauf qu’il n’y avait plus personne pour acheter. Résultat, des quartiers entiers ont été laissés à l’abandon et, finalement, même détruits car plus personne ne pouvait acheter. Comment cette crise des subprimes, à la base purement américaine, s’est-elle exportée mondialement ? Les banques européennes ont acheté en nombre des obligations américaines qui apparaissaient comme extrêmement sûres aux yeux des organismes de notation. Le AAA faisait penser aux acheteurs qu’ils investissaient là dans un produit sans risque et très rentable. Lorsque l’immobilier s’est effondré outre- Atlantique, les obligations ont suivi et, bientôt, elles n’ont plus rien valu ; plus rien. Les banques européennes, avec leur gestion assez opaque, ont alors cessé de se prêter de l’argent, ignorant combien chacune d’entre elles détenait de ces obligations américaines. Cette circulation de crédit entre les établissements bancaires est indispensable au marché financier. Les États européens, déjà en situation difficile puisqu’ils vivaient à la limite de leurs moyens, ont dû puiser dans leurs caisses presque vides pour combler cette perte énorme des banques. La crise était là, et on voit aujourd’hui, avec la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou l’Irlande, où en sont les pays ! On a voulu nous faire croire que cette crise ne serait que passagère et que tous les indicateurs étaient au vert, mais c’est faux. Nous ne sommes pas aujourd’hui en présence d’une nouvelle crise, mais face au prolongement de l’effet boule de neige de 2007. Vous aviez prévu en amont cette crise des subprimes. Pourquoi les États ont-ils, eux, paru pris de court par l’ampleur du phénomène ? Les États, comme vous dites, ont voulu minimiser la crise. Au sein de la science économique dominante, on pense que le système rebondit par nécessité. La science économique est en effet extrêmement optimiste au sujet du mode de fonctionnement inhérent au capitalisme. On dit que les crises sont cycliques et que, dès qu’elles arrivent, le système rebondit de lui-même afin d’endiguer cette crise. Ce qui était vrai hier est hélas obsolète aujourd’hui ! Que pensez-vous de l’idée développée par le candidat aux primaires PS, Arnaud Montebourg, de revenir à une sorte de protectionnisme et de taxation aux frontières pour certains produits importés, notamment en provenance de Chine ? Arnaud … Lire la suite

Jérôme Gautié, spécialiste du chômage

Fléau social, triste invention du XXe siècle, le chômage est-il un paramètre inhérent à la conjoncture économique ou un mal encore plus profond ? À l’heure où les marchés financiers implosent, où certains pays, dont la France, vivent avec un déficit budgétaire pharamineux, le chômage semble être reparti sur des courbes dangereusement ascendantes. Professeur d’économie à l’université Panthéon-Sorbonne et directeur de l’Institut des sciences sociale du travail, Jérôme Gautié nous explique les raisons de cette crise de l’emploi qui plonge de plus en plus de familles dans le désarroi, la débrouille et les petits boulots précaires. Orientation scolaire inappropriée, politique active ou passive, mondialisation, progrès technique… Quelles sont les véritables causes du chômage et surtout, une solution visant au plein emploi est-elle envisageable ou du domaine de l’utopie pure ? Réponse ! Quels sont les facteurs qui ont généré l’émergence du chômage à la fin du XIXe siècle ? « L’invention » du chômage, selon le titre du célèbre ouvrage de Salais, Baverez et Reynaud, remonte effectivement au tournant du XIXe et XXe siècle. Mais attention, le « manque d’ouvrage », pour reprendre les termes de l’époque, est une réalité bien plus ancienne, qui touchait périodiquement le monde du travail urbain. Marx évoquait « l’armée industrielle de réserve » qu’avait créée l’extension de la logique du capitalisme au monde rural, provoquant un exode vers les villes. Ce qui est « inventé » à la fin du XIXe, en quelque sorte, ce n’est pas une réalité, mais une nouvelle représentation de celle-ci. Penser en terme de chômage, c’est cesser de représenter les chômeurs comme une simple somme d’individus, mais commencer à raisonner en termes de phénomène économique et social. Cela dit, l’évolution des représentations correspondait aussi à une certaine évolution de la réalité du marché du travail. C’est progressivement l’émergence d’une relation salariée stable (i.e. à plein temps et continue au cours de l’année) qui permet de penser son contraire, soit la situation de chômage pensée comme accidentelle, et donc comme devant donner lieu à une indemnisation. Celle-ci va apparaître au Royaume Uni dès la première décennie du XXe siècle, en même temps que la catégorie de chômage elle- même. Que penser de l’augmentation de 1,3% des demandeurs d’emploi le mois dernier ? La fin d’année 2011 s’annonce-t-elle particulièrement noire au niveau du chômage ? On peut effectivement craindre une dégradation dans les mois qui viennent. D’une part, la croissance semble fléchir (la croissance au deuxième trimestre 2011 a été nulle, selon les chiffres que vient de publier l’Insee), et, de toute façon, il est à craindre que les entreprises qui restent en croissance privilégient encore la reconstitution de leurs marges avant de se remettre à embaucher. D’autre part, la population active devrait continuer de croître de façon importante cette année – de l’ordre de 150 000 personnes selon les prévisions de l’OFCE. Pour mémoire, en 2010, environ 130 000 emplois avaient été créés dans le secteur marchand, et près de 50 000 dans le secteur non marchand. Mais, dans ce dernier, la création d’emploi risque aussi de fléchir, étant donné les restrictions budgétaires qui vont peser sur la création d’emplois aidés notamment, et sur l’emploi public. Au total, la France métropolitaine comptait fin juin 4,1 millions de demandeurs d’emploi, si l’on compte les personnes exerçant une activité réduite. Pensez-vous que ce chiffre reflète la réalité, sachant que de nombreuses personnes radiées, en fin de droits ou survivant par des petits boulots non déclarés, n’entrent pas en compte dans cette « estimation » ? C’est tout le problème du « halo du chômage » ; en fait, la mesure du chômage repose nécessairement sur des conventions, et donc, inévitablement, trace des frontières arbitraires. Au-delà du chômage stricto sensu, la part des personnes touchées par des problèmes d’emploi est beaucoup plus importante. Si les DEFM (demandeurs d’emploi en fin de mois) de catégorie A (la plus proche de la catégorie officielle de chômage au sens du BIT) a fléchi l’an dernier, le nombre de DEFM en catégorie B et C, qui sont en « activité réduite », n’a lui jamais cessé d’augmenter, passant d’environ 1 020 millions au premier trimestre 2009 à 1 370 million au premier trimestre 2011, soit une augmentation de près 35%. Au-delà, comme vous l’indiquez, il y a les personnes qui n’apparaissent ni dans les personnes inscrites à Pôle Emploi, ni dans les Enquêtes Emploi mesurant le chômage au sens du BIT. Notamment les « chômeurs découragés », c’est-à-dire les personnes qui ont cessé de rechercher activement un emploi faute d’espoir d’en trouver un. Mais on pourrait rajouter aussi les jeunes qui retardent leur entrée sur le marché du travail. Par exemple, il est frappant de constater qu’entre la mi-2009 et la fin 2010, le taux d’activité des jeunes a baissé en France de 1,7 point de pourcentage, ce qui est beaucoup, et a contribué de façon significative à la stabilisation du chômage sur cette période. Mais tous les pays sont concernés. Aux États-Unis, on procède au suivi mensuel non seulement du taux de chômage, mais aussi du taux tenant compte de l’ensemble des personnes qui désireraient travailler mais ne recherchent pas activement un emploi, ainsi que les personnes en temps partiel involontaire. Au mois de juillet, si le taux de chômage officiel atteint 9,1% (soit un même ordre de grandeur qu’en France), le second taux dépasse, lui, les 16%. On a parfois la désagréable impression que le gouvernement se focalise plus sur une habile manipulation des chiffres du chômage à l’approche des élections que sur le fait de trouver des solutions visant à tenter d’endiguer ce fléau social qu’est l’inactivité ! Il faut distinguer manipulation des chiffres et communication opportuniste et biaisée. C’est plutôt le second phénomène qui est plus commun. On se focalise sur certains indicateurs, en oubliant les autres, ou en oubliant de donner les raison exactes des évolutions constatées. C’est par exemple le cas quand on se félicite de la stabilisation du chômage ou de sa diminution, sans mentionner le développement de l’emploi … Lire la suite

Pascal Roussarie, directeur de la communication corporate de Cetelem

Cetelem est une marque commerciale de BNP Paribas Personal Finance En 1953, Jacques de Fouchier créé Cetelem, société destinée à aider les ménages à acheter des biens d’équipements ménagers au sortir de la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, Cetelem propose tous les types de crédits, du prêt immobilier aux crédits renouvelables. En 2007, la fusion d’UCB (spécialiste du crédit immobilier) avec Cetelem (spécialiste du crédit à la consommation) a permis de regrouper les deux types de crédit au sein d’une seule et même structure. De cette union est née BNP Paribas Personal Finance (Cetelem en France) qui représente le bras armé de BNP Paribas pour le crédit aux particuliers. À l’heure où, dans l’esprit des Français, crédit rime souvent avec danger et surendettement, Pascal Roussarie, directeur de la communication corporate de Cetelem, nous brosse le tableau d’un marché dont les idées reçues sont pour la plupart fausses. Alors, le crédit a-t-il injustement mauvaise presse ? Réponse dans le texte ! Les Français sont-ils de grands consommateurs de crédit ? Lorsque l’on écoute tout ce qui est dit, on a l’impression que les Français sont très endettés. En réalité, pas du tout ! Nous sommes deux fois et demi à trois fois moins endettés que les Anglais ou les Scandinaves, une fois et demi moins que les Allemands et les Espagnols. On partage avec l’Italie le fait d’être deux pays développés où le niveau de crédit est relativement faible. En France, pour simplifier, nous sommes des épargnants, parmi les champions du monde de l’épargne même ! Contrairement à une autre idée reçue, en France, on est peu propriétaire, ce qui explique aussi que l’on prenne peu de crédit. En fait, si on devait caractériser nos concitoyens, ce sont des fourmis qui épargnent beaucoup, ont peu de crédits et sont peu propriétaires. Pour citer un exemple, le niveau de crédit à la consommation distribué en 2010 est le même que celui distribué en 2000 ! En dix ans, le marché du crédit en France a donc baissé puisqu’il est resté au même niveau alors que la population, elle, a augmenté. Il faut pourtant savoir que notre pays bénéficie des taux de crédit parmi les plus bas. En moyenne, le crédit à la consommation est facturé environ 7% (taux annuel effectif global). Ce 7% est construit à partir de crédits à 4 ou 5% pour des personnes installées dans la vie qui ont une bonne assise et prennent des crédits à « gros montants moyens » pour des travaux, une voiture… Et, à l’autre bout du spectre, des gens moins bien installés dans la vie, en recherche de trésorerie et souvent aiguillés vers du crédit renouvelable à 15 ou 20%. Ce sont hélas les gens les mieux installés, parfaitement renseignés par leurs banquiers ou leurs conseillers fiscaux, qui utilisent le plus souvent le crédit à bon escient pour s’enrichir. Pour d’autres, moins bien conseillés et pas suffisamment avertis, le crédit peut parfois être un danger. Contrairement aux idées reçues, les Français n’ont donc pas été plus consommateurs de crédit avec l’arrivée de la crise ! Je vais même vous dire mieux que ça ! Lorsque l’on a commencé à parler de la crise économique en 2007/2008, j’ai rencontré plusieurs leaders d’opinion, des parlementaires notamment, qui souhaitaient imposer des mesures drastiques concernant le crédit. Ils m’avaient assuré que les Français en période de crise allaient massivement avoir recours au crédit. Résultat, en 2009, au plus fort de la crise, la production de crédit a fait -14% sur l’année 2008 ! Lorsqu’ils souhaitent consommer, les Français ont davantage le réflexe d’utiliser leur épargne que le crédit. Il serait bon d’exploiter ce potentiel du crédit dans l’hexagone puisque, comme son nom l’indique, le crédit à la consommation soutient cette consommation qui est le premier moteur de la croissance. Si la demande de crédit a diminué depuis le début de la crise en 2008, avez-vous par contre constaté une plus grande difficulté chez certains clients pour faire face aux remboursements ? C’est durant cette année 2009 où le crédit a fait moins 14% en production que les dossiers de surendettements ont le plus progressé. Donc oui, il y a plus de surendettement, mais lier ce phénomène au crédit n’est pas si simple ! Aujourd’hui, en commission de surendettement, on voit de plus en plus de personnes qui n’ont pas de crédit ! Dans 75% des cas, d’après une étude de la Banque de France, le surendettement est lié aux accidents de la vie (chômage, divorce, maladie…). Seuls 13% des cas en commission de surendettement sont des personnes qui, en effet, ont abusé en cumulé trop de crédits. Dans les années 1990, ce chiffre était de plus de 20% ! Les Français sont très responsables en matière de crédit. Vous pensez donc que, si l’image du crédit en France est mauvaise, c’est que la communication faite sur le sujet a été ratée ? Sans aucun doute ! Pas assez d’explication et de transparence. Je vais vous donner un exemple. Si vous prenez votre voiture et que vous avez un accident, la première chose que l’on va dire, ce sera : « Il avait bu, il avait pris de la drogue, il roulait comme un fou ! » On va toujours dire, avant même de savoir comment cela s’est produit, que vous êtes responsable de l’accident. On ne va pas se demander si c’est votre voiture qui a connu une défaillance technique. Au niveau du crédit, en revanche, si vous allez en commission de surendettement, ce sera forcément parce que le préteur n’a pas bien renseigné ou encore n’a pas donné le crédit qui correspondait le mieux à vos besoins. Verdict : il y a donc un véritable problème d’image car systématiquement c’est le prêteur qui est montré du doigt. Or le crédit ne peut être responsable qu’avec un prêteur responsable et un emprunteur responsable. Si demain je souhaite contracter un crédit auprès de Cetelem, quels sont les documents à fournir ? Le premier document que l’on demande est … Lire la suite

Pierre Priolet, exploité agricole

Les bulldozers venus abattre les 13 hectares de poiriers de Pierre Priolet ont mis en lumière tout le dysfonctionnement du système agricole hexagonal. Cet arboriculteur du Vaucluse avait, grâce à son son site consommer-juste, tenté d’apporter des réponses à l’hémorragie rurale. Mais dans un monde de consommation de masse contrôlé par les grandes surfaces et où l’on privilégie le visuel au goût, les moulins à vent ont eu raison de la pugnacité de notre Don Quichotte paysan. Face à un Etat léthargique qui laisse mourir les hommes de la terre, l’utopie de Pierre Priolet est un rayon de soleil sur le sol tari d’une agriculture moribonde. Notre homme courage n’a heureusement pas dit son dernier mot et compte bien repartir au combat. Qu’on se le dise ! Les bulldozers à l’assaut de votre verger, plus que ces arbres abattus, est-ce pour vous le symbole d’une petite mort de l’agriculture hexagonale et de son système de fonctionnement ? Lorsque les engins sont arrivés, j’ai eu le sentiment de me trouver ouvrier dans une usine qu’on venait délocaliser. On tente aujourd’hui de délocaliser l’agriculture victime de cette course au travail moins cher. Je pense que la société a perdu ses repères essentiels de vie. Pensez-vous que le problème majeur de l’agriculture aujourd’hui est d’avoir abandonné aux industriels et à la grande distribution la commercialisation de ses productions ? L’agriculture telle qu’elle est aujourd’hui connaît trois malheurs. Tout d’abord la division des agriculteurs face à leurs problèmes. Ensuite le fait que l’on produise des biens périssables que l’on est donc obligé de vendre à un instant T. Et enfin, que la grande distribution profite de nos faiblesses en se transformant en prédateur parfait. Ces grandes surfaces abreuvent les consommateurs de prix cassés, de leader du prix bas. Mais le moins cher par rapport à quoi ? Personne ne répond à cette question et on a le sentiment d’un véritable abus de langage. Aujourd’hui, on achète les fruits et légumes sur les étals en fonction de leur apparence et non de leur qualité gustative. Pourquoi ? Pendant vingt ans, on nous a vendu du consumérisme comme si le « manger beau » était essentiel. Mais la nature ne produit pas que du beau et il suffit pour cela de regarder le genre humain. Si on vit tous ensemble avec nos différences, c’est que cette différence est essentielle. Croire que les fruits doivent être beaux pour être bons est du domaine de l’utopie. On privilégie l’apparence à la qualité gustative de la nourriture ce qui est pure folie. Il ne faut pas oublier que les agriculteurs sont des nourriciers et pas hommes du marketing. Notre but est de vendre un produit, pas son emballage ! Aujourd’hui, on massacre les agriculteurs qui ne peuvent vivre de leur terre sur les prix et on massacre les consommateurs sur les prix d’achat des produits. Résultat, le monde rural se meurt et de plus en plus de personnes ne peuvent manger à leur faim. Pour moi, le droit à la nourriture est un droit inaliénable qui est aujourd’hui bafoué. La société doit se reprendre et donner à chacun une dignité par le travail. Mais comment expliquer, alors que les consommateurs se plaignent d’acheter des produits sans goût, que vous soyez obligé de détruire un verger qui engendre de si bons fruits ? La grande distribution veut vendre des produits qui ne bougent pas pendant quinze jours alors, ils achètent des produits immatures. Le commerce moderne fait tout pour dégoûter les gens de manger des fruits et légumes frais qui ont du goût pour les tourner vers les seuls produits industriels que ces grandes surfaces souhaitent mettre en avant dans leurs rayons. La grande distribution a fait son travail jusque dans les années 90, mais la dérive financière à pris le pas et, pour compenser les pertes, on tue peu à peu les producteurs simplement en ne les payant pas. L’eau, l’air, la terre ne sont pas un marché comme les autres. Ce sont des éléments indispensables à la vie et il est insupportable d’entendre parler de marché les concernant. Actuellement l’agriculteur vend sa production à perte, alors que la vente à perte est interdite. Comment l’expliquer ? C’est la logique économique actuelle. Seule le seconde mise en marché a une interdiction de vente à perte. On est tellement habitué à la spoliation que cela paraît naturel. Cette situation est de surcroît cautionnée par l’Etat qui se désengage de tout. Comment expliquer que vos poires, payées 0,17 euros le kilo alors qu’elles reviennent à 0,35 euros à la production, soient revendues dans l’hypermarché entre 2,80 et 3 euros le kilo. On se moquerait de nous ? Tout le monde croit qu’il y a 1 million d’intermédiaires, c’est faux ! Il y a moi (soit un prix de 0,35 centimes à la production), le groupement de producteurs ou les expéditeurs (25 et 65 centimes pour l’emballage, l’étiquette) puis la grande distribution. On passe donc de moins de 1 euro à 3 euros en prix de vente en grande surface pour le consommateur. Ensuite, ces enseignes nous parlent de prix bas, de prix cassés, c’est une hérésie. Il n’y a hélas aucune réglementation pour combattre cet état de fait. Les grandes surfaces se permettent une marge conséquente alors qu’au départ, il suffirait qu’elles achètent 20 centimes de plus nos produits pour sauver les agriculteurs de la misère Aujourd’hui, un agriculteur peut-il vivre sans la grande distribution ? 85% de la production française passe par la grande distribution donc difficile de vivre sans ! Si rien n’est fait, il n’y aura plus, à terme, que des produits venus de l’étranger dans les grandes surfaces. Toute la société est basée sur la vente à perte et c’est insupportable car c’est là qu’est la cause de la déperdition du monde rural. On ne peut bien sûr pas dire qu’il y a une entente sur les prix au sein des enseignes de la grande distribution, mais on peut constater qu’ils pratiquent tous le même prix. … Lire la suite