Marylène Patou-Mathis, préhistorienne

« Neandertal, une autre humanité », 2010, Perrin, collection Tempus « Le Sauvage et le Préhistorique, miroir de l’homme occidental. De la malédiction de Cham à l’identité nationale. ». Odile Jacob Paru en 2011 Documentaire France3 « Papa Néanderthal » Directrice de recherches au CNRS, responsable de l’unité d’archéozoologie du département préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle, et grande spécialiste de l’homme de Néanderthal, Marylène Patou-Mathis vient de publier un ouvrage « Le Sauvage et le Préhistorique, miroir de l’homme occidental. De la malédiction de Cham à l’identité nationale. », dans lequel elle démontre que si ses yeux sont tournés vers le passé, elle ne se désintéresse pas, loin s’en faut des problématiques contemporaines. Sur nos ancêtres chasseurs- cueilleurs aussi bien que sur les Hommes que nous sommes devenus et que nous devenons, elle pose son regard expert et engagé pour nous raconter avec passion et émotions une histoire : notre Histoire. « Nous sommes en train de vivre une révolution semblable à celle du Néolithique. » De quand date la fascination pour la préhistoire dans le grand public ? La question de savoir comment nos ancêtres vivaient est récente. Au 19ème et au début du 20ème, ils ne nous intéressaient pas. On les considérait comme des singes, des non-civilisés, des Sauvages. Je situerais cet engouement après la seconde Guerre Mondiale. Les massacres au nom de la race pure ont notamment beaucoup marqué les esprits, les questions des origines et d’identité ont suscité cet intérêt qui n’a cessé d’augmenter. Aujourd’hui, il est très fort. Pourquoi l’intérêt pour cette période croît-il aujourd’hui ? Il y a une quête de sens, en Occident du moins car je pense que la vision des Orientaux est différente. Mais nous, Américains et Européens, ne savons plus très bien qui on est, où on va, ce qu’on va faire. Et il me semble qu’on fait nôtre, sans le savoir, ce vieux proverbe africain qui dit : « Quand tu ne sais plus où tu vas. Tu t’arrêtes. Tu te retournes et regardes d’où tu viens. » L’avenir fait peur, nous interroge, l’économie et l’environnement, phénomènes que nous ne pouvons individuellement (voire collectivement) maîtriser, sont incertains. On éprouve aujourd’hui le besoin de trouver un modèle, un idéal. Très étrangement, ce modèle, après avoir fait l’objet d’un rejet total, est non seulement Préhistorique ou Sauvage, avec des majuscules, mais encore plus précis, celui du chasseur-cueilleur nomade. On ne veut plus être ce qu’on est dans ce monde urbanisé où l’argent et le « toujours plus » dominent, on veut retourner aux sources de l’humain, de l’être et non du paraître. Raison probable pour laquelle se développe l’ethno-tourisme et l’intérêt pour le mode de vie de nos ancêtres et tout particulièrement celui de Néanderthal. Hier, considéré comme une brute épaisse, un loser que Sapiens a supplanté, il est devenu aujourd’hui l’image du « bon sauvage » ; un changement de mythe s’est opéré, le second remplaçant le premier. Et vous, plus précisément, qu’est-ce qui a vous amené à ce sujet ? Je suis géologue de formation, une scientifique. Et j’ai fait de la paléontologie très tôt car toute petite j’étais intriguée par les fossiles d’animaux marins retrouvés au milieu du Bassin parisien. « Il y avait la mer, là ? ». Après ma maîtrise de géologie, je me suis rendu compte qu’en réalité ce qui m’intéressait, c’étaient les relations entre les animaux et les Hommes préhistoriques. J’ai donc fait un DEA puis une thèse en Préhistoire. Mon sujet de doctorat portait sur du matériel issu d’un site néanderthalien. J’ai donc commencé à travailler sur des ossements d’animaux laissés par Néanderthal. Depuis, on ne s’est plus quitté. A la fin des années 1980, on le connaissait encore assez mal, et de surcroît, il était considéré comme archaïque, charognard, cannibale. J’ai voulu, en quelque sorte, lui rendre justice. Dans le but de faire « parler » ces assemblages osseux, de découvrir, grâce aux marques présentes sur les os des animaux, comment les animaux avaient été chassés ou charognés, découpés, préparés et consommés, j’ai développé de nouvelles méthodes propres à l’archéozoologie du Paléolithique, en particulier la taphonomie. Mon objectif était de retrouver les comportements de subsistance des Néanderthaliens. L’animal est important dans la relation qu’il a à l’Homme et vice-versa puisque nous faisons partie intégrante du règne animal, de la Nature. Petit à petit, j’ai voulu savoir s’il existait chez les Néanderthaliens des comportements régionaux, des traditions culturelles et je suis donc allée de plus en plus vers l’Est, jusqu’en Ouzbékistan et en Sibérie méridionale où je travaille actuellement. De questionnement en questionnement, on a avancé, jusqu’à cette grande question qui se pose aujourd’hui : que s’est-t-il passé en Europe à l’arrivée des Hommes modernes, des Sapiens ? Quels sont vos outils ? Quelle est votre matière première ? Nous travaillons sur des ossements d’animaux découverts dans des sites préhistoriques qui ont été occupés par des Hommes au Paléolithique, période, précédant celle de la domestication des plantes et des animaux, où l’Homme était un prédateur, un chasseur-cueilleur qui vivait des ressources naturelles sauvages. Nous quadrillons les zones étudiées pour déterminer lors de la fouille dans quelle zone d’activité nous nous trouvons : boucherie, cuisine etc. Ensuite, en aval, en laboratoire, nous déterminons la nature des os, un fémur ou un os du pied, l’espèce à laquelle ils appartiennent, au renne ou au mammouth… Enfin, grâce à la taphonomie, à savoir tout ce qui est arrivé à cet os depuis son enfouissement, nous nous assurons que ce matériel osseux est bien dû à l’Homme. Sur ces os, nous allons regarder les moindres marques, traces de silex, de combustion, de fracturation afin de retrouver les techniques d’acquisition, chasse ou charognage, ainsi que les gestes du boucher paléolithique. On s’aperçoit ainsi que très tôt, on a des chaînes opératoires de découpe des proies, des enchaînements de gestes précis afin de récupérer le maximum d’éléments. On s’est aperçu aussi qu’on ne découpait pas de la même façon le bison, le cheval ou le renne. Tout ces actes nous permettent … Lire la suite

Jean-Pierre Rioux, historien

La France perd la mémoire, revue et augmentée en octobre 2010, chez Perrin. Les centristes, de Mirabeau à Bayrou, janvier 2011, chez Fayard Historien spécialiste d’histoire contemporaine, Jean-Pierre Rioux a été nommé le mois dernier à la tête du comité d’orientation scientifique de la Maison de l’histoire de France. Voulu par Nicolas Sarkozy, ce lieu dédié au passé de notre pays a avant même sa naissance, fait l’objet de vives polémiques. Après avoir précisé les contours et la vocation de ce futur établissement Le Président du comité répond aux critiques, apportant notamment sa pierre au débat tant décrié sur l’identité nationale. Engagé pour sa discipline, l’homme l’est tout autant dans la vie politique, qui a soutenu François Bayrou lors de la dernière Présidentielle. Un engagement en partie à l’origine de son dernier ouvrage sur les Centristes dont il évoque au passage l’identité et l’avenir. « Une Maison de l’histoire prend tout son sens dans notre France où le présent accable le passé et dénie l’avenir. » Pourquoi avez-vous accepté de prendre la tête du comité d’orientation scientifique de la future Maison de l’histoire de France ? J’ai accepté parce que je trouve que cette initiative est opportune. Elle vient à un moment où dans ce pays, tous, Français, étrangers, immigrés et visiteurs mêlés se posent des questions sur le rapport qu’ils ont avec le passé, l’histoire, la mémoire, la langue, le patrimoine. L’idée étant d’y voir plus loin. Pourquoi ne pourrions-nous pas bâtir un lieu où on questionnerait le mot France et son histoire, sans a priori d’histoire officielle, sans vision téléologique d’une France qui, par définition aurait depuis la nuit des temps une identité ou une vocations constantes ? Il ne s’agit pas de survaloriser le mot France, mais de l’interroger. Et de comprendre comment et pourquoi il a vécu de siècle en siècle. En quoi cette Maison sera-t-elle différente d’un musée ? Si on dit « maison », on ne réduit pas à « musée », qui a pour vocation première d’exposer, de montrer des œuvres, de puiser dans des collections. Et cela aurait de plus laissé penser qu’on pouvait enfermer l’Histoire de la France dans un musée ce qui a été très mal perçu par certains, et à juste raison. Maison, c’est plus que musée. Que va-t-on faire ou trouver dans cette maison ? A l’instar des musées, il y aura bien sûr des expositions temporaires. Et là encore, nous devrons inventer. Que faut-il montrer pour toucher l’intelligence et la sensibilité d’un très large public ? Les musée des beaux arts ou les musées alliant art et société – le Musée du quai Branly, par exemple – enseignent qu’il y a un fétichisme de l’objet. Chez nous, il y a une obsession pour la trace. Les Français raffolent de tout ce qui sort du sol. La moindre trouvaille archéologique est commentée. Il y a une espèce d’entêtement archéologique, raison pour laquelle j’ai tenu à ce que cette matière soit représentée dans notre communauté, en l’occurrence, par Laurent Olivier, spécialiste du monde celtique. Il est un de ceux qui expliquent très bien cette approche spontanée et curieuse pour la trace, depuis le caillou préhistorique jusqu’au bouton de l’uniforme d’un poilu de 14-18 qu’on exhume d’un bois. Des œuvres, de traces, des reconstitutions monumentales, des documents, des archives évidemment, nous devrons donc mettre tout cela en synergie. Il y aura aussi une galerie chronologique, qui fait déjà l’objet d’utiles discussions, qui sera constamment évolutive et qui devrait mettre en œuvre les moyens les plus sophistiqués. La maison sera aussi le théâtre de rencontres multiples et de manifestations inédites. Elle sera au centre d’un réseau des musées. Elle créera un grand portail documentaire numérique à vocation européenne et mondiale. Quels sont les publics visés ? L’idée de la maison est de dire une histoire portes et fenêtres ouvertes sur tous les publics. Donner à voir, à réfléchir, à instruire dans un lieu ouvert à tous, à toutes les générations et, pour ce qui est de la plus jeune, dépasser la notion de public scolaire. La réflexion à mener est vaste au regard de ce qu’est aujourd’hui la culture jeune, une jeunesse plongée dans un pessimisme profond sur l’avenir. Cette incertitude générale est évidemment à prendre en compte : il va falloir inventer. Dans le même temps, cette maison veut accueillir à bras ouvert toutes celles et ceux, très nombreux, que mobilise la lecture d’histoire, l’histoire locale, la généalogie, les cercles que l’on appelait naguère société savantes, sans parler des derniers médecins architectes ou autres qui se disent fous d’histoire. Bref, tout les publics des acteurs et amateurs d’histoire. Car c’est un fait : si nous sommes très pessimistes quant à l’avenir, notre pays reste très demandeur d’histoire, de livres, d’émissions, d’expositions. Autre public visé, bien sûr, les touristes, tant il est étonnant que l’on ne trouve pas en France de lieu où l’on puisse faire le tour de l’histoire de France telle que la perçoivent les Français. Cette maison, avant d’être bâtie a déjà fait l’objet de nombreuses polémiques… à commencer par le fait qu’elle ait été initiée par Nicolas Sarkozy… Oui, le baptême sarkozyste…Certains persistent à dire, Pierre Nora en tête, que ce sera indélébile. La réponse viendra du public. Moi, j’estime que si elle vient du Président, elle ne participe pas d’un sarkozysme attaché à l’histoire – même s’il y a eu des initiatives liées à l’histoire qui ont été discutées et critiquées à très juste titre, comme la lettre de Guy Mocquet, ou l’accompagnement par tout enfant de CM2 d’un enfant mort en déportation. Je pense toutefois que l’annonce d’une Maison de l’histoire de France voit plus loin, et bien mieux. Quoi qu’on pense de Nicolas Sarkozy, il est Président de la République, et cette initiative, à mon sens, s’inscrit sans aucune doute dans une volonté typiquement présidentielle, sous notre Ve République, de marquer culturellement son passage, comme l’ont fait ses prédécesseurs avant lui. Mais je pense que cette initiative vient à son heure dans un contexte national … Lire la suite

Claude Duneton, écrivain

Claude DUNETON, Le Monument, Presses de la cité, 528p Ecrivain, philologue, comédien, ancien prof’ d’anglais et actuellement chroniqueur littéraire au Figaro, Claude Duneton a écrit en 2004 un « roman vrai », sous-titre de son œuvre intitulée « Le Monument ». Dans cet ouvrage l’homme de lettre a souhaité redonner vie aux 28 habitants de Lagleygeolle, son village natal en Corrèze, morts durant la Grande Guerre. Ce travail minutieux, devoir de mémoire mais aussi hommage à une figure paternelle largement marquée par le Premier conflit mondial ne s’est pas fait sans mal et a laissé des traces. Même pour un écrivain, se frotter près d’un siècle plus tard à la plus grande tuerie de tous les temps n’est pas sans danger. Des années après, l’auteur retrouve toujours avec la même émotion « ses gars », « ses morts » qu’il a fait revivre dans un livre qu’il n’a jamais pu relire. Vous avez écrit ce roman comme un devoir de mémoire, par rapport à quoi ou à qui ? Par rapport à mon père, mais aussi par rapport au pays, à mon village, aux gens. Je me suis fait écrivain en écrivant ce livre. Avant, j’ai écrit des choses connues comme « La puce à l’oreille » ou des romans reconnus, mais tout était séparé de mes bases corréziennes. Je n’avais pas rempli ma tâche tant que je n’avais pas parlé de notre village. On n’est pas un vrai écrivain, à mon sens, si l’on n’écrit que des choses fantaisistes, si l’on ne parle pas de soi. Regardez Proust, je ne me compare en rien à lui, bien sûr, mais il écrivait des choses sur les gens qu’il connaissait autour de lui, Céline aussi, n’écrivait pas sur les gens de l’Ariège, il écrivait sur ce qu’il connaissait. Moi, je me disais que je n’avais pas suffisamment accompli ma tâche d’écrivain local, qui me donnait en outre l’occasion de parler de mon père, de ma vraie vie. Comment est née cette idée ? On était en 2000 et quelque. Vous êtes trop jeune pour savoir de quoi je parle, mais comme tout le monde, au fur et à mesure que le temps passe, votre famille meurt peu à peu, jusqu’à ce qu’à votre tour, vous vous retrouviez sur le front. Avant, vous vous dites : « tiens, il faudra que je demande ça à mon père, à ma mère », et vous ne le faites pas et puis un jour ils disparaissent. Nous avions ainsi dans la commune une quasi centenaire, Julia. Elle est morte en 2000 juste avant son centième anniversaire. C’était la sœur d’un des gars que je décris. Elle savait tout des gens de la commune. Je la voyais de temps en temps, on était bien ami, et puis voilà, elle a disparu. Et un jour que je regardais le monument aux morts, je me suis dit que sans la mémoire de Julia, je ne saurais jamais qui étaient ces gens. Plus de la moitié de ces familles m’étaient inconnues, et Julia savait tout ça. Je me serais réveillé un an avant, je n’avais qu’à l’interroger et l’écouter. Elle était le livre, elle savait qui était qui. Ça m’a fait drôle. Je me suis dit, voilà, il n’y a plus personne à qui demander qui sont ces gens dont je voyais les noms sur le monument depuis mon enfance. J’ai été pris d’une forme de tristesse. Ces garçons allaient tomber dans l’oubli. Alors j’ai voulu savoir. Comme une sorte de devoir par rapport au village et à notre petite communauté rurale de Lagleygeolle. Ainsi a germé l’idée. Je me suis alors lancé dans les recherches. Comment avez-vous procédé ? La tâche aura duré 2 ans. Il a d’abord fallu savoir qui était qui. J’ai été aidé par une ami généalogiste qui a trouvé deux gars que je pensais ne jamais pouvoir retrouver. Je me suis surtout plongé dans les archives de l’armée pour savoir quelle avait été leur vie sur le champ de bataille. Et leur vie au village ? Je la connaissais à peu près. Vous avez fait œuvre de romancier ou d’historien ? D’historien. Le romancier n’a pas fait grand-chose dans ce livre. Je suis né en 1935. J’ai suffisamment entendu parler de la vie de mes grands-parents. Mon père avait 51 ans de plus que moi, il avait fait la guerre de 14, c’était donc des connaissances que j’avais. J’avais tout en main pour faire cette œuvre. Ecrire sur quelque chose de connu a changé votre façon d’écrire, c’était plus facile ? Non, c’était difficile à écrire car complètement étouffant. J’ai procédé simplement, de manière chronologique avec les premiers morts, dès le mois d’août 1914. Des gens m’ont dit que le roman était bien construit, avec des allers-retours entre le pays et le champ de bataille. C’est totalement involontaire. Quand j’en avais marre d’être sur le champ de bataille, dans le sang, le bourbier, le gel je partais en permission au pays, me libérer de la cruauté de cette histoire… Imaginez, plus de 4 ans d’une guerre perpétuelle, une boucherie. C’est effrayant quand on y pense. Comment avez-vous vécu cette entrée dans la guerre ? Je me suis aperçu après coup que je m’y étais épuisé. J’ai commencé en 2001 et j’ai achevé l’écriture en juin 2003. Plus de deux ans à travailler 14 heures par jour. Je me suis vraiment immergé dans mon sujet. Je me suis rendu sur les lieux, j’ai pris des notes, dessiné des croquis. Mais j’ai poussé le scrupule jusqu’à me renseigner sur les phases de la lune de septembre 14 jusqu’à novembre 1918. Quand je raconte que la lune brillait, que je recrée un paysage lunaire, ce n’est pas inventé. Je ne place pas la lune pour faire joli. Il pouvait certes y avoir des nuages… Ne pas dévier de la petite réalité historique, c’était comme une mission. Je devais la vérité à ces hommes. Du coup, je n’ai pas écrit un roman, mais un roman vrai. Ce … Lire la suite