Entretiens Musique

Pierre Fouchenneret, l’archet nous touche en plein cœur !

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Alors que le volume 8 des Musiques de Chambre de Johannes Brahms, sorti récemment, vient clôturer un sublime et titanesque cycle débuté il y a trois ans, l’archet de Pierre Fouchenneret s’envole déjà vers d’autres cieux avec le volume 2 d’une intégrale dédiée au compositeur Gabriel Fauré et dont l’enregistrement est prévu au printemps prochain. Pour le violoniste virtuose et merveilleux passeur d’émotions, la musique, au-delà de ce qu’elle véhicule, est d’abord une histoire de rencontres, d’amitiés même qui jalonnent sa déjà très riche et impeccable discographie, qu’elle se conjugue en duo, trio ou encore quatuor. Quand l’archet se fait art…

« Le quatuor à cordes, c’est comme se brosser les dents, une nécessité ! »

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Vous avez commencé la musique par la batterie à l’âge de trois ans, initié par votre père. La musique a donc baigné votre vie et ce dès votre plus jeune âge ?!

C’est vrai que je me fais souvent cette réflexion ! Je n’ai aucun souvenir de moi sans musique. Parfois, je me demande d’ailleurs si ce n’est pas le cas de tout le monde. La musique est en nous et c’est certainement la raison pour laquelle elle est si puissante.

La musique est, comme vous le disiez, une sorte de « chant intérieur ». Ce chant est-il plus sombre actuellement alors que les musiciens sont privés de concerts et que la culture dans son ensemble pâtit largement de cette crise pandémique à laquelle le monde fait face depuis près d’un an ?

Lorsque je parle de chant intérieur, j’y vois mon rêve musical, ma façon de travailler, de stimuler mon imaginaire au service d’une sorte de quête d’idéal. Ce chant intérieur ne peut donc pas réellement être altéré, que la période soit plutôt sombre ou florissante. Cela n’interagit pas avec les évènements extérieurs mais par rapport au texte que je souhaite sacraliser et que le compositeur veut me donner. J’ai l’impression de ne rien créer mais de recréer. Les musiques que j’aborde n’ont pas de rapport avec ma perception de la vie et des évènements qui la traverse.

Même si ce chant intérieur n’interagit pas avec le moment, quelle œuvre serait selon-vous une parfaite bande son en adéquation à la triste période actuelle que nous traversons ?

À chaque période appartient sa musique et peut-être que la bande son qui justement représenterait le mieux cette crise que nous traversons n’est pas encore écrite, qu’elle est en gestation chez un compositeur ou bien encore une œuvre inachevée car connait-on finalement la fin de cette triste histoire ?! On peut donc imaginer La Symphonie N°8 inachevée de Schubert par exemple !

Photo : Thibault De Puyfontaine

Lorsque vous plongez dans le texte d’une œuvre, sa partition, allez-vous au-delà des indications notées par le compositeur chercher l’environnement intellectuel, émotionnel qui pouvait être le sien en composant l’œuvre afin de pouvoir en percer tous ses mystères, la ressentir ?

Ressentir peut être un terme qui donne une couleur un peu légère à notre travail d’interprète. On ressent oui, mais si l’on ne conjugue pas ce sentiment au travail acharné, cela en devient presque léger. C’est par le biais de ce travail que ce que l’on a ressenti au départ en écoutant l’œuvre, se modifie, évolue. C’est un peu comme un chemin qui se transforme, une sorte de mutation totale. Un musicien joue et rejoue des centaines de fois un passage, une mesure. Il faut comprendre ce chemin que chaque note traverse tout en imaginant ce qu’il se passe également entre les notes après tant de répétitions. Nous sommes donc là au-delà du ressenti, y intégrant une part de nous-même qui ne cesse de vivre et d’évoluer.

Au-delà du ressenti et malgré le fait que vous jouiez des centaines de fois les mêmes passages, vous arrive-t-il parfois, au-delà de la partition, d’être troublé, ému en découvrant une œuvre lorsque vous la jouez comme, par exemple, celle de Gabriel Fauré à qui vous avez consacré un album en trio avec Simon Zaoui et Raphaël Merlin ?

Ça m’est beaucoup arrivé effectivement et c’est là je pense le privilège de la jeunesse, cette découverte permanente. L’immense pianiste Wilhelm Kempff disait, en français d’ailleurs, dans un reportage, qu’il cherchait, même après cent interprétations, cette sensation de jouer une œuvre pour la première fois, comme un recommencement permanent. Fauré, c’est assez fou car il n’y a aucun effort à faire pour justement avoir cette sensation que l’on aborde sa musique pour la première fois. Même si on travaille son œuvre et qu’on l’écoute, on y découvre en permanence quelque chose de nouveau, en mouvement, surtout lors de la seconde période créatrice de sa vie où, harmoniquement, il est allé très loin. Nous parlions de sport en off et Fauré nous éparpille véritablement les oreilles aux quatre coins du terrain, façon Roger Federer.

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Vous devez d’ailleurs enregistrer le Volume 2 de cette intégrale Fauré au printemps. Pouvez-vous nous détailler un peu le programme ?

Nous allons y terminer l’intégrale de l’œuvre pour piano et cordes. Il y aura donc les deux quatuors à cordes avec piano, les deux quintettes avec piano et l’on y retrouvera également le quatuor à cordes. Nous allons donc poursuivre l’aventure avec Simon Zaoui et Raphaël Merlin. Marie Chilemme viendra nous rejoindre ainsi que mon quatuor Strada composé de Lise Berthaud, Sarah Nemtanu, François Salque et de moi-même.

Avec Simon Zaoui et Raphaël Merlin, vous vous connaissez depuis vos 14 ans. L’amitié, c’est aussi là un mot qui rythme votre vie, vos collaborations musicales ?

Non, c’est un hasard total ! Je préfère travailler avec des gens que je déteste… (rires) Blague à part, il se passe quelque chose d’assez incroyable avec le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMD) qui fait grandir ensemble une génération de musiciens qui, d’une certaine manière, ne vont plus se quitter. On a la chance d’avoir une passion commune et on se voit grandir, évoluer avec tendresse, se confronter au monde. C’est tellement plus simple pour Simon de me faire remarquer que mon triolet n’est pas en place ! On peut tout se dire et c’est ça qui est fantastique car cette rigueur est mise au service des textes que nous jouons et aimons ensemble, respectant notre passion commune. Nous travaillons avec une extrême exigence envers nous-même comme envers l’autre en étant plus qu’amis, en s’aimant. Et cet amour que l’on a les uns pour les autres nous pousse à respecter encore plus les textes que l’on aborde. En ce sens, on peut vraiment dire que l’on fait un métier de rêve.

Vous évoquiez cette émotion sans cesse renouvelée lorsque l’on aborde l’œuvre de Fauré. La musique, est-ce comme le disait Gabriel Fauré, s’élever au-dessus de ce qui est ?

Il est sûr que lui a bien réussi à nous élever au-dessus de ce que l’on est. Beethoven disait ça également, considérant la musique comme quelque chose nous élevant au-dessus de toute philosophie. Bach était lui-aussi sur ce registre mais tout en expliquant qu’il avait travaillé plus que n’importe qui. Ces compositeurs sont donc motivés par cette envie incroyable de nous élever grâce à leur génie.

Photo : Rita Dollmann

Fauré, Beethoven ou Bach élèvent par leur génie musical mais lorsque vous jouez ces œuvres, vous considérez-vous comme un passeur d’émotions ?

Objectivement, c’est là le but premier de mon métier. La musique, c’est un bout de papier et un mélomane n’est pas là pour qu’on ne lui montre qu’une partition mais qu’on lui transmette une émotion. Personnellement, les émotions je les fantasme, je les vise, je les espère, je les laisse venir dans le travail mais je passe finalement assez peu de temps avec. Les émotions sont la réponse au bout du chemin et, si l’on prend le bon chemin, elles seront forcément au rendez-vous. Ce n’est pas quelque chose que l’on maîtrise mais qui nous dépasse complétement.

Duo, trio ou encore quatuor avec le quatuor Strada, il semble que votre carrière musicale soit une constante remise en question, animée par les rencontres et ce désir de toujours aller de l’avant, défrichant de nouveaux territoires. La routine en musique comme dans la vie, est-ce ce que vous fuyez par excellence ?

Sûrement. J’ai besoin qu’il y ait beaucoup de choses qui se passent, me sentir un peu dépassé par les évènements. Je ne peux pas trop m’installer dans un rythme lent et je crois que l’on est pas mal de musiciens à être comme ça. Lorsque l’on est très occupé, on se dit qu’il nous faudrait du temps pour respirer et dès qu’on a du temps, on est face au vide, un vide que l’on veut combler. J’ai le privilège d’avoir beaucoup de formations différentes, que ce soit en duo, quatuor ou quintette. C’est sûrement le fait de ma curiosité musicale. Malgré un emploi du temps bien chargé, je dois avouer que le fait de ne pas faire d’orchestre, de ne pas jouer une symphonie de Brahms, me manque parfois. Si je le pouvais, je ferais tout sans exception. Je serais tellement triste si je devais me dire que je n’ai pas joué une œuvre que j’aime ! Le pire, c’est que plus on avance dans sa carrière, plus on aime de choses et plus le panel des œuvres s’avère d’une infinie richesse. Je me sens un peu comme le marcheur assoiffé qui a perpétuellement envie de boire et qui, plus il boit, plus il constate qu’il y a à boire.

Lorsque justement on voit l’étendue des œuvres classiques et leur beauté, il n’y a pas une certaine frustration à se dire qu’on n’aura pas assez d’une vie pour tout jouer ?

J’ai 35 ans et je pense être encore inconscient, imaginant que je vais y arriver, que je vais pouvoir tout jouer. Même si c’est une mission impossible, je me donne les moyens d’y parvenir dans une sorte de quête impossible mais si belle. Pour l’instant, je dévore.

En 2013, vous fondiez avec Lise Berthaud, Sarah Nemtanu, et François Salque, le quatuor Strada. Est-ce votre passion commune de Beethoven qui est à l’origine de cette aventure ?

Tout à fait. Beethoven était fasciné par le quatuor à cordes et en est devenu le plus grand maître. C’est une formation qui fascine d’ailleurs beaucoup de compositeurs et de musiciens. Nous avons donc avec Lise, Sarah et François travaillé les quatuors de Beethoven et enregistré ses deux derniers. Notre passion pour cette formation nous amène à jouer d’autres choses comme le quatuor qu’a écrit pour nous le compositeur et pianiste français Jean-Frédéric Neuburger. Ce qui est génial avec le quatuor à cordes, c’est que son exigence ne pardonne pas l’à peu près, une vraie hygiène de vie. Le quatuor à cordes, c’est comme se brosser les dents, une nécessité !

Vous avez enregistré l’intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven avec votre ami et pianiste Romain Descharmes. Beethoven, c’est une nourriture spirituelle et intellectuelle. Doit-on être dans un état d’esprit différent en fonction du compositeur que l’on interprète et de la portée spirituelle de sa musique ?

Je dirais se brancher à la langue du compositeur, plus qu’un état d’esprit. Je parlais d’exigence avec les quatuors et Beethoven est un compositeur extrêmement exigeant. Lorsqu’on a commencé à s’attaquer à Beethoven avec Romain, cela répondait finalement à deux choses. La passion incroyable que l’on avait pour ce compositeur et pour son œuvre mais également ce que cela a de merveilleusement formateur, fondateur même, pour un duo. Il y a quinze ans, on s’est dit : « On va jouer les dix sonates pour violon et piano de Beethoven car après ça, on pourra tout interpréter ! » Il y a une telle richesse de sentiments dans sa musique. Passer de l’opus 12 à l’opus 96, c’est s’accorder un merveilleux voyage. Nous avions d’ailleurs joué les dix sonates en une après-midi au théâtre de Salon-de-Provence et nous étions passés par des états vraiment dingues. La puissance spirituelle de la dixième sonate, c’est juste un truc fou.

Vous vous êtes également lancé dans l’enregistrement de l’intégrale de la Musique de Chambre de Brahms. On a cette impression dans l’écriture de Brahms qu’elle se fait toujours en faveur de l’instrument et est guidée par le plaisir, ce plaisir que ressent l’interprète à la jouer. Est-ce ce qui vous a donné envie de vous attaquer à ce projet titanesque ?

C’est effectivement le point de départ. Je ne sais pas pourquoi, mais quand les musiciens ont le choix, ils jouent du Brahms. Il y a dans sa musique quelque chose de flatteur pour l’instrument, des thèmes incroyablement beaux, une musique que l’on peut quasiment déchiffrer. Un jour, je me suis aperçu avec celles et ceux avec qui l’on a réalisé ce projet, François, Lise, Eric, qu’en fait cette Musique de Chambre de Brahms, on l’avait déjà jouée entièrement. C’est un peu comme si ce projet était né avant de le décider, par le biais de la scène qui, en dix ans, avait été l’occasion de passer en revue sa musique. Nous nous sommes donc réunis comme une petite troupe de théâtre composée d’amis. Nous nous sommes tous investis avec une intensité et une joie immense, musiciens, maison de disques, producteur. C’était un projet titanesque sur le papier mais aucunement au niveau du ressenti. Enregistrer la Musique de Chambre de Brahms, c’était pour nous quelque chose de drôle, de bon et la fin de la récré a été sifflée presque trop tôt. Tellement trop tôt que Eric Le Sage a décidé de jouer les prolongations avec mon frère (l’excellent pianiste Théo Fouchenneret), nous réservant une petite surprise à deux pianos et quatre mains.

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Comme vous le disiez, le directeur est venu siffler la fin de la récré puisque vous venez de publier récemment le huitième et dernier volet de cette intégrale consacrée à la Musique de Chambre de Brahms. Après trois années de travail acharné et cette communion avec ce compositeur que vous affectionnez, c’est une page du livre de votre vie de musicien que vous tournez ?

La récré est terminée dans le sens où ce Volume 8 signifie la fin du projet discographique, mais en concert on va encore jouer du Brahms. Et puis on recommencera dans dix ans, dans vingt ans… On ne s’interdit rien !

C’est drôle que vous disiez, « On ne s’interdit rien ! » car on a l’impression que c’est là ce qui guide votre carrière musicale !

C’est sympa de le souligner mais ça serait tellement triste d’envisager la chose autrement. La musique, c’est gratuit ! On est un peu comme dans un immense magasin dans lequel on peut tout prendre, tout goûter, tout manger au gré de nos envies. En musique, s’interdire serait véritablement trop dommage.

Alors que certains voient la musique classique comme quelque chose de passéiste, on a cette impression que vous êtes effectivement sur un chemin de liberté totale où vous vous promenez, découvrant chaque jour de nouvelles choses avec un émerveillement resté intact !

Je pense que c’est ça qui motive le musicien, cette passion dévorante de toujours avancer, de découvrir. On joue pour l’art de jouer.

Photo : Thibault De Puyfontaine

Et si vous deviez inviter un néophyte à découvrir le violon dans la musique classique, quelles œuvres lui conseilleriez-vous ?

Déjà qu’il y a une immensité d’œuvres, mais alors du violon, il y en a quasiment partout. Je l’emmènerais certainement voir « Amériques » de Varèse qui en concert m’a mis une grande claque. C’était à la philharmonie de Paris avec des percussions partout. Une Neuvième de Beethoven, Le Sacre du Printemps de Stravinsky, Don Giovanni, La Chaconne de Bach… Tout est si divin ! Ça dépend aussi de l’âge du « patient », si c’est sur disque, en concert et puis personne n’est jamais totalement néophyte. Qu’on le veuille ou non, la musique est en chacun de nous. Peut-être aussi que je suis trop dedans pour être de bon conseil ?! Il faut une personne qui soit capable de vous placer au début de la route. Ensuite c’est à vous de choisir les différents chemins que vous allez emprunter. Au départ, personnellement, je crois m’être mis au violon pour faire plaisir à mon professeur, Alain Babouchian à Nice. Ce qui me motivait, c’était de bien jouer devant lui. Finalement, j’ai commencé parce que ma maîtresse d’école jouait du violon et que j’ai voulu faire comme elle. Le violon est donc devenu un élément essentiel de ma vie et cela parce que je voulais faire plaisir à deux personnes. Puis cet instrument m’a invité à me pencher sur la musique dans son ensemble. Tout part d’une bonne rencontre, de la personne qui parviendra à vous transmettre sa passion. C’est comme lorsque vous allez au concert, ne réfléchissez pas trop, asseyez-vous et laissez-vous faire.

Alain Altinoglu, à la baguette !
Claire Vallée, mise au vert

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  1. Trés trés bel article,émouvant et enfin on est pas dans le paraître mais dans l’être..
    C’est assez rare!