Mathieu Salama, la voix sacrée

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Croyant ou profane, il est des voix venues d’ailleurs, un ailleurs que d’aucuns qualifieront de céleste, voire de divin et dont le champ émotionnel dépasse largement le simple registre musical, nous touchant droit au cœur, à l’âme. Contre-ténor, Mathieu Salama fait montre d’une pureté vocale qui émeut, bouleverse. Sa tessiture aigue aux inflexions presque enfantines s’avère un merveilleux voyage dans le temps, un temps où les Castrats, popularisés sous les traits de Farinelli, envoutaient la musique baroque de leurs timbres sopranistes. Depuis un séjour à Venise aux allures de révélation, Mathieu a troqué les piano-bars dans lesquels il se produisait pour les églises où un public conquis se laisse envoûter par ses mélodies vocales angéliques. Question répertoire, Piaf, Brassens ou Aznavour ont laissé place à Vivaldi, Haendel ou Porpora, un royaume où la tessiture du contre-ténor se mue en instrument à part entière. Laissez-vous transporter aux confins de la « voix » lactée !


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« Depuis le film Farinelli, il est clair que les gens se sont quelque peu familiarisés avec les voix des contre-ténors. Nous ne sommes plus considérés comme des ovnis. »

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Pour les néophytes, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une voix de contre-ténor ?

Ce sont les voix les plus hautes dans les voix masculines. Dans la classification des voix, il y a les basses, les barytons, les ténors et enfin, les contre-ténors. On utilise là un autre registre que la voix de poitrine qui correspond à celle dont on se sert lorsque l’on parle. Les contre-ténors vont chercher une voix dite de tête qui est de l’ordre du falsetto, du fausset.

Vous étiez chanteur de variété dans des piano-bars, reprenant Piaf, Brassens, Aznavour… lorsqu’un voyage à Venise a changé votre vie ?!

La musique baroque n’était à la base pas du tout ma culture et je ne connaissais pas ces voix de contre-ténor. Comme je chantais, je me savais capable de monter dans les aigus en voix de tête alors même que je me produisais dans les piano-bars sur un registre de voix de poitrine, interprétant des artistes du répertoire populaire français. Je possédais cette voix mais sans vraiment savoir quoi en faire et sur quel registre l’utiliser au mieux. La seule fois où j’avais vraiment joué sur cette tessiture très haute c’était sur une reprise de « S.O.S. d’un terrien en détresse », morceau que l’on retrouve sur l’opéra rock Starmania et qui était, à l’époque, chanté par Daniel Balavoine. Puis, il y a sept ans environ, j’ai effectué un voyage à Venise et, dans la rue, j’ai entendu un contre-ténor qui chantait « Lascia ch’io pianga » de Haendel, une aria que l’on retrouve dans le film Farinelli. Cette voix merveilleuse m’a transporté et je me suis aperçu qu’on pouvait ne chanter qu’avec cette voix de tête. Cela m’a totalement fasciné. À partir de là, je suis entré dans une sorte de quête pour me renseigner sur ces voix de contre-ténor mais également sur la culture liée à la musique baroque.

Votre voix de poitrine est très différente de votre tessiture de voix de tête. Comment parvient-on à passer de l’une à l’autre ?

Ces deux voix sont certes différentes mais, sur le fond, cela se rejoint car, en réalité, beaucoup de barytons sont contre-ténors sans même le savoir. Ensuite, pour travailler cette voix de tête justement, c’est beaucoup de cours, s’exercer pendant des heures tous les matins en faisant des vocalises. Même si cette voix est quelque peu naturelle, il faut énormément la travailler afin de gagner en élasticité, en virtuosité et en aisance tout en l’arrondissant. Il faut surtout éviter que cela soit poussif afin de ne pas y ajouter un côté trop métallique.

Je suppose qu’au-delà du travail, votre voix demande une véritable rigueur quant à l’hygiène de vie !

La voix de tête est généralement fragile et peut être effectivement affectée par les éléments, disons, extérieurs. Il est clair que j’y prêtais moins d’attention lorsque je me produisais dans les piano-bars, ce qui impliquait être au contact de la fumée et passer quelques nuits blanches. Aujourd’hui, c’est huit heures de sommeil minimum par nuit, pas d’alcool, j’ai arrêté la cigarette afin d’avoir une voix la plus claire possible. Je fais également attention à l’environnement dans lequel je me trouve afin d’éviter que toute forme de pollution ne vienne altérer ma tessiture.

Entretien

Entre votre voyage à Venise et le moment où vous vous êtes senti apte à chanter devant un public avec cette voix de contre-ténor, le chemin a-t-il été long ?

On apprend à chanter toute une vie. On progresse, on change, la voix évolue avec le travail, avec le vécu. Ce qui est très paradoxal, c’est qu’avec le temps, les voix d’hommes montent dans les aigus alors que les voix de femmes descendent vers les graves. C’est physiologique et lié à nos cordes vocales. Après, bien sûr, il a fallu que je travaille énormément. J’ai fait beaucoup de sport car le souffle est un élément essentiel afin de pouvoir maîtriser sa voix. C’est vraiment un travail permanent. Il faut comprendre que rien n’est acquis et c’est ce que je trouve passionnant. J’aime profondément les voix, toutes les voix, même parlées, celles qui ont un timbre particulier, une accentuation à part, une tessiture qui sort du registre auquel on est habitué. La voix est un merveilleux instrument.

Le film éponyme consacré à Farinelli que nous évoquions a-t-il permis de remettre au goût du jour cette voix des castrats que l’on avait un peu oubliée ?!

Depuis le film Farinelli, il est clair que les gens se sont quelque peu familiarisés avec les voix des contre-ténors. Nous ne sommes plus considérés comme des ovnis. Ce film a été un élément déclencheur qui a permis d’initier celles et ceux que la musique avait émus, de les ouvrir à la tessiture des contre-ténors. De nombreux spectateurs se sont donc intéressés aux castrats et au répertoire baroque des voix de tête. Ce qui est assez drôle, c’est que, pour le film, le réalisateur a pris une voix de contre-ténor et une voix féminine, mixant les deux afin que l’étendue vocale couverte soit la plus large possible. Je me suis moi-même inspiré de ce film que j’ai énormément regardé, tentant de copier les aigus de certains passages afin de trouver ma couleur vocale, mon timbre.

Au-delà de la tessiture vocale, vous avez dû plonger dans l’histoire de cette musique baroque, de cette culture avec laquelle vous n’étiez pas familier ?!

Mes parents n’écoutaient pas de musique classique. J’ai grandi avec Brassens, Brel… Je n’avais aucune culture concernant la musique baroque et n’avais, avant ce voyage à Venise, jamais mis les pieds à l’opéra. Après une première plongée dans les œuvres de Haendel, je me suis dit qu’il était indispensable que je me cultive et que je sorte écouter des concerts afin d’entrer le plus possible en communion avec ce répertoire baroque qui me fascinait tant. J’ai donc écumé les bibliothèques afin de lire, d’en savoir davantage sur les compositeurs et les œuvres qui me transportaient tant. Puis je suis allé à l’opéra pour sentir ce contact direct avec la musique, avec Vivaldi ou Haendel. Entre le jeu, le théâtre, la scène, le chant, j’ai trouvé cela tout simplement magnifique, si vivant. C’est une émotion vraiment très particulière. Encore aujourd’hui, je tente chaque jour de parfaire ma connaissance en lisant énormément, en écoutant aussi bien évidemment. Cet apprentissage permanent a quelque chose de grisant car il est inépuisable.

Connaître la vie du compositeur, la genèse de l’œuvre sont-ils à vos yeux des éléments clés afin de pouvoir l’interpréter et véhiculer l’émotion au mieux ?

Tout à fait. On se doit de défendre ce qui a été couché sur partition par le compositeur. On s’oublie, on s’abandonne pour respecter au mieux cette émotion qu’il a souhaité transmettre par le biais de son œuvre. Au-delà de la partition, il y a au départ un travail de traduction, indispensable pour comprendre le message véhiculé. Si j’interprète un extrait d’un opéra, je ne vais pas me contenter du passage choisi, il faut avoir une vue d’ensemble, plonger dans l’opéra afin d’en comprendre la genèse. Il faut bien entendu une vision globale. Une fois cette partie du travail effectuée, alors je me plonge dans la partition, dans le travail de la voix, le souffle, l’émotion que je dois y intégrer afin d’être le plus proche de l’œuvre initiale telle qu’elle a été pensée et composée.

Votre tessiture proche de celle des castrats alto est, de fait, essentiellement tournée vers la musique baroque. Revenir à vos premières amours des classiques de la chanson française en utilisant votre voix de contre-ténor ne vous tente pas ?

J’aime toutes les musiques, du jazz au rap en passant bien sûr par la variété. Aujourd’hui pourtant, je prends un plaisir tel à chanter en voix de tête dans le registre de la musique baroque que cela me comble assez pour que je n’ai pas eu encore l’envie de tenter une incursion dans un autre style. C’est un univers dans lequel je me sens bien, totalement à l’aise et en osmose avec qui je suis. Là où je prends vraiment plaisir avec le baroque, c’est lorsque je peux ornementer. Ce que je vous ai interprété tout à l’heure (voir le reportage filmé) est un extrait de l’opéra en trois actes, Jules César, composé en 1723 par Georg Friedrich Haendel, « Piangero la sorte mia ». J’y joue là le rôle de Cléopâtre et ce qui est intéressant c’est de se plonger dans la peau du personnage et de faire passer toute la souffrance qu’elle doit ressentir dans ce passage précis. Il y a trois parties dans le morceau. Dans la première, on place l’œuvre, on respecte ce qui a été écrit par le compositeur. Il y a ensuite une partie centrale avec un côté un peu plus fougueux. Puis, on revient sur la partie un en y intégrant un ornement. C’est là que cela devient très jouissif, car, dans cette partie, on peut y apporter notre propre ressenti, notre propre interprétation, bref y intégrer ce qui fait notre particularité vocale mais également ce que nous sommes en tant que personne.

Klaus Nomi, icône de la scène new-wave du début des années 80, possédait une tessiture vocale très étendue de baryton-basse à contre-ténor et n’avait pas hésité à opérer un pont entre musique classique et moderne. Peut-être ferez-vous, vous aussi, ce pont même si aujourd’hui seule la musique baroque guide votre vie artistique ?!

Avec « The Cold Song », Klaus Nomi a vraiment réalisé un travail extraordinaire en adaptant une voix de basse en voix de tête. On ne peut être qu’admiratif ! Mélanger les genres est toujours quelque chose de bénéfique dans le sens où cela bouscule un peu les convenances. Ce fut également le cas pour le duo Montserrat Caballé et Freddie Mercury avec la chanson « Barcelona » composée pour les Jeux Olympiques. Je dois vous avouer qu’un compositeur est venu m’écouter en Bretagne et m’a proposé un projet qui tend vers cela, mais je mûris encore la réflexion. Aimer la musique, c’est forcément aimer les musiques, du Baroque à la musique africaine, il n’y a aucune frontière.

Entretien

Quels sont vos compositeurs de prédilection de cette période du 16e 17e siècle de la musique baroque ?

J’adore Vivaldi ! Il y a un côté vraiment très plaisant car tout a été écrit pour les voix. Il y a des vocalises en permanence comme avec Haendel d’ailleurs. Bach est à mon sens une musique plus intellectuelle, plus intérieure, plus sacrée. Dans mon prochain album « Furioso Barocco » qui sortira au mois d’octobre, j’interprète également en duo une pièce de Henry Purcell intitulée « Sound the trumpet », une aria avec deux voix de contre-ténor qui s’entrelacent. Ce qui est assez drôle, c’est que malgré l’époque et le registre, on n’est pas loin dans la construction de ce que l’on peut trouver aujourd’hui dans certains duos de variété.

Depuis l’enfance vous avez baigné dans l’univers musical, passant du piano à la guitare puis au chant. La musique, c’est l’essence même de votre vie, un élément quasi vital dont vous ne pourriez-vous passer ?

Vivre sans musique serait réellement impossible au sens premier du terme. J’ai besoin de ça, c’est mon énergie, ma motivation, ce qui me fait être heureux de me lever chaque matin. La musique est un moteur sans lequel je ne pourrais avancer. Et quand je ne chante pas, je fais chanter les autres avec l’école que j’ai fondée il y a de cela quinze ans maintenant. J’ai des élèves qui interprètent du baroque, d’autres du gospel. Hier, j’ai fait travailler un rappeur ce qui était très intéressant au niveau du placement des mots, de l’articulation. Transmettre me procure un plaisir différent de celui d’interpréter mais les deux participent à l’épanouissement total qui est le mien aujourd’hui. C’est tout aussi fort de faire progresser un chanteur que de me produire sur scène.

Si vous deviez sélectionner trois œuvres pour celles et ceux qui souhaitent découvrir ce qu’est une voix de contre-ténor ?!

C’est une question bien délicate. Je vais vous raconter une anecdote. Il y a sept mois j’ai chanté en récital et interprété « Cum Dederit » de Vivaldi. C’est une prière, quelque chose de très intérieur avec de magnifiques envolées. Pendant le récital, un homme ne cessait de pleurer. Il est venu me voir après le concert en m’expliquant que sa femme l’avait traîné là quasiment de force. Il était clairement plus tourné vers Johnny ou Eddy Mitchell que Vivaldi. Pourtant cet air l’a touché, transporté, empli d’une rare émotion et, à la fin du récital, il n’avait qu’une idée en tête, se renseigner sur cette musique baroque qui lui était totalement étrangère deux heures auparavant. J’inviterais donc celles et ceux qui veulent découvrir le répertoire des contre-ténors à se procurer ce « Cum Dederit » de Vivaldi qui véritablement transporte. J’ajouterais « Lascia ch’io pianga » de Haendel… Laissez-moi pleurer pour me libérer de mon chagrin. C’est tellement beau que cela prend au cœur. Pour finir, puisqu’il faut faire un choix, je dirais « Music for a While » de Henry Purcell. Cela donne, je pense, un très bel aperçu de l’univers des contre-ténors et du baroque.

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