Raul Midon, de l’autre côté du miroir

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Nés prématurément dans un hôpital rural du Nouveau-Mexique, Raul Midon et son frère jumeau sont devenus aveugles pour avoir été négligemment « oubliés » en couveuse dans un incubateur sans protection oculaire adéquate. Ce handicap, Raul en a fait sa force et, dès l’âge de quatre ans, il plonge à corps perdu dans la musique, tout d’abord par le biais de la batterie avant de découvrir la guitare. Après une carrière de choriste auprès, entre autres, de Shakira, ses prouesses vocales et son jeu de guitare unique qui mêle classique, jazz et flamenco lui ouvrent enfin les sentiers de la gloire. Dix albums plus tard et après des collaborations aussi éclectiques que sa musique avec Snoop Dogg ou Herbie Hancock, Raul Midon nous revient avec « The Mirror ». Une bonne occasion pour passer, en sa compagnie, de l’autre côté du miroir !

« Nous nous dirigeons vers des temps vraiment tumultueux qui, à mon sens, s’annoncent plus compliqués encore que la Grande Dépression. »

Quand vous êtes arrivé à New-York, je crois que vous avez eu une manière toute particulière pour promouvoir votre musique en vous rendant directement chez les producteurs pour y jouer plutôt que d’envoyer vos démos ?!

Certaines personnes que je connaissais dans l’industrie musicale m’ont conseillé d’opter pour ce procédé, me déplacer pour jouer en live. Comme ce que je faisais était très novateur et particulier, je crois que c’était le meilleur moyen de prouver ce que j’étais capable de faire. J’avoue que c’est une démarche qui peut sembler étrange car peu commune, mais à la fin, ça a payé !

Sur vos albums, vous êtes tout à la fois l’ingénieur du son et le producteur. C’est un moyen de tout contrôler de A à Z afin de vous assurer une totale indépendance tout autant qu’un contrôle absolu sur tout le processus de création de l’album ?

Absolument. Même lorsque j’étais rattaché à une maison de disques, je voulais toujours être présent pour le mixage, le mastering. Il était important pour moi de tout maîtriser et pas seulement me pointer en studio pour interpréter mes compositions puis attendre que les autres se chargent du reste. J’aime être en studio et apporter, lors de cette phase de mixage, la couleur que je souhaite. En cette période de confinement, j’ai d’ailleurs passé mon temps en studio pour enregistrer, tenter de nouvelles choses. Cette volonté de vouloir « contrôler » le son, de m’y attacher d’arrache-pied est quelque chose qui peut paraître fastidieux, et ça l’est dans un sens, mais c’est effectivement pour moi l’assurance d’avoir quelque chose de totalement abouti et qui, à la fin, me ressemble totalement. La plupart des gens ne vont pas entendre vos concerts, mais vos albums ; il est donc primordial que ces derniers soient en accord total avec ce que vous souhaitez montrer.

Vous ne laissez donc rien au hasard ?!

Toutes les pédales d’effet, les reverbs, les compresseurs… Je souhaite tout contrôler. Je réalise le mixage avec un assistant car il est quand même bon d’avoir une oreille extérieure. Quand on est trop impliqué à chercher la perfection, il arrive justement que l’on veuille trop en faire et que, finalement, cela s’éloigne de la puissance intrinsèque de la composition. Il ne faut pas que le son passe avant la composition. C’est pour cela que quatre oreilles valent mieux que deux au final ! Le fait aujourd’hui de posséder mon propre studio m’offre une totale liberté car, quand une idée germe, je peux m’y rendre à toute heure du jour ou de la nuit. C’est un vrai luxe.

Votre nouvel album se nomme “The Mirror ». Est-ce une allégorie afin de mettre en lumière ces deux aspects de la nature humaine, entre ce que nous montrons et ce que nous sommes réellement ?

Absolument (rires). Nous avons tous deux facettes, parfois très éloignées entre l’image lisse que nous souhaitons mettre en avant et ce qui se cache au fond de nous, ces blessures invisibles. J’avais vraiment hâte de pouvoir présenter cet album sur scène, hélas, l’actualité très compliquée en a voulu autrement. Musicalement, « The Mirror » est un mélange entre la pop musique, enfin ma version un peu particulière de la pop, et le jazz.

Pourquoi cette allégorie. Est-ce en résonance à votre propre histoire, le fait d’avoir été blessé par certaines personnes ?

Nous sommes tous, êtres humains, très complexes. Le titre éponyme de l’album fait écho à une relation compliquée que j’ai eue avec certaines personnes. Quand vous faites face à des évènements difficiles de votre vie, c’est hélas dans ces moments que des personnes de votre entourage vont montrer leur vraie personnalité, leur vraie nature. Cela fait mal de constater alors que parmi ceux que vous pensiez proches, certains ne sont à vos côtés que par intérêt.

Sur ce dernier album on retrouve également deux morceaux parlés. Une envie de vous engager sur le chemin de la poésie ?

J’ai toujours été intéressé par les « spoken words ». Les Last Poets qui sont un groupe de New-York fondé en 1968 ont été une grande source d’inspiration tout comme « Gil » Scott-Heron. Je souhaitais donner une dimension que l’on peut qualifier en effet de poétique à ce nouvel album. « A day without war » est une sorte de cri sur mon incompréhension quant à cette énergie déployée à se faire la guerre. C’est un concept qui vraiment me dépasse et m’attriste profondément.

Et vous restez néanmoins optimiste sur un monde totalement pacifiste ?

Je le souhaite sincèrement même si la période que nous traversons est incroyablement dramatique. Nous nous dirigeons vers des temps vraiment tumultueux qui, à mon sens, s’annoncent plus compliqués encore que la Grande Dépression. Je souhaite profiter de cette crise épidémique pour enregistrer, non qu’elle soit propice à l’inspiration mais pour me dire que j’ai laissé quelque chose derrière moi de cette période difficile pour tous. Pour l’instant j’ai composé énormément de musiques, mais j’ai été incapable d’écrire la moindre ligne.

Concernant votre impressionnant jeu de guitare, comment avez-vous développé cette technique de la main droite qui mélange picking et cette faculté de balayer les cordes un peu à la manière de guitaristes de flamenco ?

J’ai eu des professeurs de guitare flamenco et, effectivement, cela se ressent énormément dans mon jeu où l’importance de la main droite pour attaquer les cordes est primordiale. Mon père possédait un restaurant qui présentait des spectacles de flamenco. Pendant l’été, il ne se passait pas un seul soir sans que je ne sois présent pour écouter les guitaristes. Ce son me captivait et j’ai donc tenté de reproduire au mieux que j’entendais.

Il est d’ailleurs bien difficile de mettre une étiquette sur votre style musical qui louvoie entre jazz, blues, pop, soul…

Je ne me suis jamais considéré comme un musicien qui entrait dans une case précise musicalement parlant. Bien sûr le jazz est, disons, le fil rouge de ma musique, mais les influences latines, le flamenco ou la soul sont des éléments également essentiels qui, tous mixés entre eux, donnent ce que ma musique est. J’ai beaucoup écouté Stevie Wonder, Aretha Franklin ou Otis Redding… Quand on prend toutes ces influences très diverses, que l’on met ça dans un shaker on obtient mon style musical.

Ce large champ musical couvert par vos influences se ressent également dans vos diverses collaborations avec, par exemple, Snoop Dogg, Nigel Kennedy ou Herbie Hancock. C’est là encore une volonté de ne pas entrer dans une case bien spécifique ?!

Je suis partant pour tout type de collaboration tant que l’artiste avec qui je travaille est honnête et vrai dans sa musique. Le style m’importe peu en effet car je me nourris de ces expériences aussi diverses que variées. C’est à mon sens ce qui fait avancer en tant que musicien. Travailler avec ces personnes toutes merveilleusement, talentueuses dans leurs domaines respectifs, a été pour moi un véritable enrichissement.

Vous utilisez votre voix comme un instrument. Est-ce le moyen de couvrir un champ encore plus large dans l’improvisation.

Le fait d’improviser avec la voix a toujours été quelque chose que j’ai aimé faire. Cela permet d’élargir le champ musical, de pousser les morceaux vers des chemins de traverse que je trouve très formateurs. En jouant des solos avec ma voix, c’est une façon d’avoir également dans mon escarcelle un instrument supplémentaire. Je me suis nourri d’un grand nombre de solos jazz en me focalisant sur l’architecture même de l’improvisation, sa construction. Mon souhait n’est pas que ma voix soit un simple ornement mais qu’elle me permette d’improviser comme le ferait une trompette ou un saxophone.

Il est en effet étonnant de constater que, comme pour une trompette ou un sax, votre voix suit des modulations, des phrasés qui sont très proches de ceux que l’on entend dans des solos de jazz. Vous êtes-vous inspiré de Miles Davis ou encore Chet Baker pour travailler vos improvisations vocales ?

Tout à fait. J’ai transcrit beaucoup de solos de Miles Davis, de Clifford Brown également afin de décortiquer l’articulation même du solo, sa construction, ses multiples spécificités. Je travaille ma voix comme un trompettiste travaille son instrument. De Lester Young à Louis Armstrong, Charlie Parker ou Coltrane, il est intéressant de constater que chaque musicien a ses propres spécificités, son propre phrasé pour construire un solo. J’écoute, je transcris et ensuite je tente de puiser ça et là ce qui me touche afin de l’intégrer à mes propres improvisations vocales.

Al Jarreau a été l’un des premiers à utiliser sa voix comme un instrument avec ce phrasé tout à fait particulier. Je crois qu’il est l’une de vos grandes influences ?!

J’adore Al Jarreau ! J’ai eu le privilège de pouvoir faire un concert avec lui et George Benson. C’était vraiment un rêve qui se concrétisait ! À eux deux, ils ont fait avancer la musique de manière significative en la poussant sur des voies qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été empruntées. Avant George Benson, personne n’avait poussé le chant et le jeu de guitare a un tel niveau d’excellence. Quant à Al Jarreau, sa manière unique de moduler sa voix a permis à tous les chanteurs de découvrir de nouveaux horizons vocaux.

Vous êtes aujourd’hui un musicien de renom international et votre frère jumeau qui, comme vous est aveugle de naissance, est ingénieur à la NASA. C’est un beau message d’espoir pour tous les déficients visuels qui se posent des questions concernant le futur. Rien n’est impossible avec de la volonté ?!

C’est un mélange entre la volonté personnelle et, je dirais, les bonnes circonstances afin que vos rêves puissent devenir réalité. Il faut un peu de chance et, à mon sens, un univers familial qui croit en vous et vous pousse constamment vers le haut, vous incitant en permanence à donner le meilleur de vous-même.

Et vos projets ?

Je viens de débuter une collaboration avec un DJ et je travaille également à un projet d’album dédié à la guitare sur lequel j’aimerais convier des guitaristes que j’aime tant, comme John Scofield par exemple.

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