Joe Satriani, le professeur

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Joe Satriani

L’annonce de la mort de Jimi Hendrix, fauché en pleine gloire il y a presque 50 ans, a fait couler des larmes et suscité des vocations. Ainsi, c’est en apprenant la tragique disparition du divin gaucher que Joe Satriani, alors adolescent, a décidé de vouer sa vie à la guitare, conduisant l’instrument sur des territoires encore vierges qu’à coups de riffs dévastateurs et de solos inspirés il a, au fil des albums, défrichés. L’Alien, dont la virtuosité n’a jamais tourné à la démonstration gratuite qui, trop souvent, vide la musique de son sens premier, a inspiré tout autant que formé nombres de disciples. Parmi les plus illustres noms passés à l’école du Satch, on retiendra surtout le soliste de Metallica, Kirk Hammett et, bien entendu, Steve Vai, l’ami de toujours que Joe a vu grandir pour, plus tard, prendre son envol aux côtés, entre autres, de David Lee Roth ou Frank Zappa. La sortie du dernier né de Satriani, « Shapeshifting », était l’occasion rêvée de passer en revue trois décennies d’une carrière sans fausse note !

« Hendrix représentait une véritable révolution à lui seul et sa mort a laissé un vide énorme. »





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Vous étiez supposé venir en France au mois de Mai pour des concerts malheureusement annulés en raison de l’épidémie de Covid. Comment avez-vous vécu cette situation unique ?

C’est une situation forcément terrible qui a causé la mort de tant de personnes. Ma déception quant au fait d’avoir dû annuler une tournée est minime par rapport à la détresse, la peine de certains. Après, il faut reconnaître que cette crise a eu un effet réellement dévastateur sur nombre de musiciens. J’avais une tournée mondiale programmée tout au long de l’année 2020 avec mon nouveau groupe avec lequel je partage la scène et tout a dû être au mieux repoussé et, au pire, tout simplement annulé. On a eu la chance que notre promoteur européen nous reprogramme l’année prochaine quasiment aux mêmes dates. Nous espérons que, d’ici là, la communité scientifique aura trouvé un vaccin pour nous sortir de cette terrible et angoissante situation.

Votre nouvel album s’appelle « Shapeshifting ». Pensez-vous justement que la forme (shape) de notre monde est en train de changer ?

Je n’ai jamais imaginé que le titre de l’album aurait une telle résonnance avec les évènements actuels auxquels nous devons faire face. Je souhaitais faire un album dans lequel mon envie était de changer en permanence de forme afin que chaque morceau de l’album soit quelque chose de réellement à part. Que de la différence justement naisse l’unité. Effectivement, ce que je constate ici, à San-Francisco, c’est que nous devons nous adapter à ce paysage, ce monde qui chaque jour est en perpétuelle transformation. C’est assez anxiogène d’être ainsi quotidiennement à vous préoccuper de votre santé, celle de vos proches, à avoir peur du contact de l’autre. Ce sentiment est très étrange et assez malsain. Ces moments passés à la maison néanmoins m’ont permis d’écrire, d’enregistrer, de peindre… Bref de rester créatif malgré l’ambiance extérieure très pesante. Là, je regarde mon ordinateur et je peux vous dire que j’ai devant moi douze morceaux déjà composés pour un futur album qui ne sera qu’instrumental.

Si vous venez en France l’année prochaine, ce ne sera pas que pour « Shapeshifting » mais pour deux albums donc ?

Il se peut qu’il y en ait même trois ! Je souhaite publier quelque chose d’instrumental avec mon groupe qui mettra en lumière tous les membres avec qui je joue sur scène. « Shapeshifting », est lui très axé sur mon jeu de guitare. Dans cet album de groupe, il devrait donc y avoir beaucoup plus de solos de la part de Brian (Beller), Rai (Thistlethwayte) et de Kenny (Aronof). J’ai également le projet d’un album avec Rai au chant. Nous n’avons toujours pas décidé du style musical, mais on travaille sur ce concept qui nous tient à cœur. Cette période de confinement nous a donc permis d’avancer dans toute cette phase de réflexion, de composition qu’il est impossible d’avoir lorsque l’on est en tournée avec un concert tous les soirs.

Je crois que c’est l’annonce de la mort de Jimi Hendrix qui vous a donné envie de consacrer votre vie à la guitare. La musique était plus importante que le football américain que vous pratiquiez à l’époque ?

Je crois que la musique a toujours été finalement pour moi plus importante que le football pour lequel je n’étais pas réellement doué. L’adolescence est une période assez particulière. Je me souviens que mes copains grandissaient à vue d’œil et devenaient de vraies montagnes. Moi pas ! C’était le bon moment pour rejoindre le banc de touche. J’ai été très touché par la mort d’Hendrix et il faut se souvenir que la fin des années 60, aux Etats-Unis comme dans la plupart des pays du reste du monde, était une période assez tendue. La musique était un moyen d’avancer, de ne pas rester bloqué dans ce monde en pleine évolution. Hendrix représentait une véritable révolution à lui seul et sa mort a laissé un vide énorme. Le fait de m’engager corps et âme dans la musique m’est alors apparu comme une évidence.

Quand on pense Joe Satriani, c’est le terme « guitar hero » qui revient. Ce terme, c’est quelque chose de concret ou simplement une étiquette ?

Je comprends ce besoin qu’ont les gens à mettre une étiquette pour classifier les choses, les nommer pour pouvoir en parler. C’est une terminologie utilisée principalement par les journalistes d’ailleurs. C’est bien sûr quelque peu réducteur, mais c’est aussi un moyen pour le grand public de comprendre les choses en lisant un article, classant tel artiste dans telle ou telle case. Guitar Hero, c’est un point de départ mais cela demeure un concept assez éloigné de qui je suis au quotidien. Cela n’influe pas sur la manière dont je vais composer, avoir un jour l’inspiration ou non, être fluide ou pas dans mon jeu…

La musique, c’est exprimer une émotion. Est-ce toujours facile de n’utiliser que les notes au-delà des mots pour véhiculer un message ?

C’est drôle car on a justement abordé ce sujet hier soir avec mes musiciens. Il y a un morceau des années 60 de Santo & Johnny qui est intitulé « Sleep Walk » et qui a été un vrai hit à l’époque. C’était un morceau instrumental et, lorsque le morceau a explosé, comme Santo & Johnny étaient deux frères, ils ont voulu impliquer leur sœur afin qu’elle compose un texte et enregistre une nouvelle version chantée du morceau afin de lui donner un second souffle et, au passage, gagner plus d’argent. Evidemment, cela n’a pas fonctionné car ce morceau instrumental se suffisait à lui-même, véhiculant une émotion simplement par le biais des notes, de la mélodie. À l’inverse lorsque vous pensez à un morceau de Bob Dylan, ça ne fonctionne que grâce à ses paroles. « Blowing In The Wind » est une chanson très forte mais qui perdrait tout son intérêt si l’on enlevait le texte, les mots de Dylan, sa voix. Après, c’est vraiment au cas par cas et on ne peut pas mettre l’art en compétition. L’art est unique et comme tout est subjectif, il plait et fait résonnance pour certaines personnes et pas pour d’autres. Lorsque Beethoven a composé sa « Sonate au Clair de Lune », il a écrit la quintessence musicale de ce que devait être le sentiment amoureux traduit en musique, par de simples notes qui, ensemble sont génératrices d’une émotion rare.

Vous avez débuté la guitare en compagnie du pianiste de jazz Lennie Tristano. Ce côté très improvisé vous a-t-il apporté une sensibilité différente dans l’approche de l’instrument ?

Lennie m’a appris deux choses, l’improvisation et le sens du travail, de la rigueur. Lorsque l’on est adolescent, cela vous permet d’avancer à grands pas. Il m’a montré que je pensais maîtriser certaines techniques, alors qu’en fait j’avais encore tout à apprendre. Cela vous réveille. En musique, c’est assez simple, soit vous savez, soit vous ne savez pas, il n’y a pas d’entre deux. La méthode d’apprentissage est déterminante sur le musicien que vous serez. Ensuite, la rigueur et le travail feront le reste. Lennie m’a appris à utiliser mon esprit et le laisser aller librement, dans une sorte de lâcher prise créatrice. Il ne se passe pas un seul jour sans que je ne pense à son remarquable enseignement.

En jazz, l’improvisation est la base alors qu’en rock où tout est noté, cela reste un aspect musical plutôt abstrait. L’art de savoir improviser est-il selon vous la clé vers une totale liberté musicale ?

Sans aucun doute. Dans le fait même de composer, l’improvisation est essentielle car on part forcément d’une feuille blanche. Après, le jazz est basé sur l’improvisation qui est élevé au rang d’art ce qui est assez différent car là on crée mais en temps réel et, la plupart du temps, devant un public. Improviser est quelque chose de vital pour moi que ce soit en musique ou en peinture d’ailleurs. J’aime la liberté que cela offre.

Ce sens de l’improvisation, est-ce quelque chose que vous avez enseigné à Kirk Hammett (guitariste de Metallica) lorsqu’il a été votre élève ?

Je n’ai pas vraiment eu besoin de ça. Lorsque Kirk est venu me voir pour prendre des cours, il était déjà un assez bon guitariste qui cherchait encore sa personnalité, sa voie. Il faisait partie d’Exodus et était donc déjà capable de jouer devant un public, d’improviser, chose qui était naturelle pour lui. En venant me voir, il avait pour idée de passer un palier. Cela a tout de suite collé entre nous car, au-delà du potentiel que j’ai vu en lui, il était très perméable à mon apprentissage. Je lui montrais quelque chose et je savais qu’il allait l’enregistrer et travailler chez lui jusqu’à parvenir à maîtriser parfaitement ce que je lui avais montré.

Et lorsque vous écoutez un solo de Kirk sur un morceau de Metallica, vous dites-vous : « ça je l’aurais joué autrement ? » ou bien encore « Kirk a bien assimilé les cours que j’ai pu lui donner » ?

Lorsque j’écoute Kirk, je suis toujours bluffé de constater le chemin parcouru par le jeune élève qu’il était quand il est venu me voir pour la première fois. Il a vraiment travaillé dur, très dur pour y arriver. Ce qui me frappe le plus, c’est qu’il a gardé ce son si unique et puissant qu’il avait depuis son plus jeune âge. Kirk est resté lui-même, n’essayant jamais de copier un autre guitariste mais travaillant pour faire en sorte d’être à part, d’avoir sa propre identité qui est la chose primordiale pour tout musicien. Il a vraiment un don dans ses doigts et cette puissance sonore qu’il avait dans la petite pièce dans laquelle je lui donnais des cours est restée intacte. J’ai pu le constater lorsqu’il m’a apporté le premier album de Metallica.

Après votre album « Surfing With The Alien », les choses se sont enchaînées pour vous. Vous êtes devenu un artiste majeur avec un album de platine, vous avez accompagné Mick Jagger sur scène. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ces deux années qui ont précédé la sortie de « Flying In A Blue Dream » ?

Cela a été pour moi deux années extraordinaires de transformation. J’étais, au début des années 80, pendant quatre à cinq ans dans un groupe appelé « The Squares » et la transition entre ce groupe et ma carrière solo a été quelque chose d’assez accidentel en fait. Cette année 1988 a été si intense, avec des choses incroyables qui se sont passées, que jamais je n’aurais pu imaginer que cet album fait avec si peu de moyens pourrait à ce point changer ma vie. C’était fou ! Je me suis retrouvé en couverture de magazines, j’ai partagé la scène avec la légende qu’est Mick Jagger, j’ai joué pour la première fois en solo en Europe… Cela dépassait tout ce dont j’aurais pu rêver. Il faut, dans la vie, être préparé à ce que la roue tourne et que la chance vous sourie. Tant de personnes ont parfois dans leur vie l’occasion de briller et n’y parviennent pas tout simplement parce qu’elles ne s’y sont pas préparées. Cela peut sembler un peu stupide de passer son temps chez soi à travailler, faire des gammes, jouer, jouer encore sans que personne ne vous appelle ou ne vienne frapper chez vous. Mais lorsqu’enfin la chance sonne à votre porte, il faut être prêt à la saisir avec une énergie positive. Dans la vie, je crois vraiment que tout vient à point à qui sait attendre.

Vous évoquiez votre passage dans « The Squares » dont vous avez sorti des démos il y a quelques années. Est-ce la déception due à cette séparation du groupe qui vous a conduit à opter pour une carrière solo ?

Je crois que le documentaire « Beyond The Supernova » réalisé par mon fils Zachariah Zane m’a permis de prendre du recul sur ma carrière, de la voir avec une toute nouvelle perspective. Je travaille encore avec certains membres de « The Squares » et l’on se pose souvent la question de savoir ce qu’il se serait passé si nous avions été au bout du projet. J’ai été heureux que les gens de mon label m’offrent la possibilité de sortir enfin ces démos. Ça nous a permis de mettre un point final à cette aventure qui était née pas loin de quarante ans plus tôt.

Quand vous avez joué avec Mick Jagger ou Deep Purple, l’idée de rejoindre un groupe n’a pas pris le pas sur votre carrière solo ?

Parfois, je me pose la question mais je me sens comblé dans ce projet musical instrumental solo. En même temps, cela ne m’a pas empêché de participer au projet Chickenfoot en compagnie de Sammy Hagar (ex Van Halen), Michael Anthony (ex Van Halen) et Chad Smith (Red Hot Chili Peppers).

Et qu’en est-il du G3 qui fêtera ses 25 ans cette année. Vous rêvez toujours de réunir sur scène Eddie Van Halen et Jimmy Page ?

Ce serait exceptionnel et je garde effectivement ce rêve dans un coin de ma tête. Le G3 est toujours compliqué à organiser car il faut sortir des artistes de leur planning habituel de tournées et faire en fonction des dispositions de chacun. Mais c’est vraiment génial de pouvoir croiser le fer ainsi sur scène avec cette émulation commune de jouer ensemble.

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