Duo Jatekok, jeu de mains

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C’est à l’âge de 10 ans, au conservatoire régional de Paris, qu’Adelaïde Panaget et Naïri Badal se sont rencontrées. Depuis, elles ne se sont plus quittées. Dans un dialogue pianistique, elles forment, à quatre mains, le duo Jatekok. De Poulenc à Dave Brubeck, John Williams ou Tchaïkovski, l’ouverture musicale de ce binôme tout feu tout flamme les a propulsées dans des stades devant plus de 50.000 spectateurs en première partie du groupe de métal Rammstein. Un parcours pour le moins atypique pour ce duo qui bouscule délicieusement les codes.

« Rammstein, nous n’avions même jamais entendu leur nom. »

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Depuis vos 10 ans, vos chemins semblent étroitement liés. Pouvez-vous nous parler de cette route commune jusqu’à la naissance du Duo Jàtékok ?

Adelaïde : Nous nous sommes rencontrées effectivement à 10 ans au conservatoire régional de piano. Nous avions la même professeur et pris l’habitude parfois de jouer à quatre mains pour des auditions. Ensuite, on a poursuivi notre chemin de concert au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Pendant cette formation, les élèves sont amenés à jouer à plusieurs en musique de chambre. Dans le cursus dédié au piano, on doit également jouer à quatre mains et deux pianos. De fil en aiguille, nous avons participé à des concours, puis donné des concerts et, comme cela nous correspondait parfaitement et qu’il y avait un bon répondant du public, c’est donc tout naturellement que nous avons poursuivi dans cette voie.

C’est assez rare d’avoir comme cela au sortir du conservatoire des duos pianistiques !

Naïri : C’est vrai car c’est une formation très exigeante qui nécessite un travail intense et rapproché dans le sens où l’on a besoin de répéter très souvent, de partager le même clavier, un même espace d’instrument. Ce n’est pas forcément toujours simple ! Pendant le cursus, le pianiste classique aime bien s’essayer aux quatre mains pour s’amuser mais de là à choisir d’en faire sa carrière, c’est une autre paire de manches. C’est un peu comme le quatuor à cordes où il y a, là aussi, un travail de proximité afin de rendre le son homogène, avoir une même pensée musicale ; c’est un vrai travail de façonnage.

Même logistiquement cela implique forcément des contraintes !

Naïri : Tant qu’on était au conservatoire cela nous facilitait un peu la tâche car nous pouvions réserver des salles à deux pianos pour répéter. Puis, la vie a fait que l’on s’est installées à Nîmes. Nous avions mis nos deux pianos dans le salon d’Adelaïde. Avant cela, j’habitais à Paris et j’avais également installé deux pianos droits chez moi. Nous étions obligées de faire des allers-retours ce qui était quelque peu contraignant logistiquement. J’ai finalement décidé de migrer moi aussi vers Nîmes où nous avons installé un studio avec nos deux pianos afin de pouvoir y répéter le plus souvent possible.

Etes-vous chacune le miroir de l’autre, un reflet inversé donc complémentaire ?

Adelaïde : Nous sommes complémentaires dans le sens où nous avons des caractères différents. Il est vrai qu’il y a forcément, avec le temps, une sorte de mimétisme qui s’installe. Cette complémentarité est ce qui nourrit notre jeu artistique.

Comment se déroule l’arrangement à quatre mains pour des pièces qui, au départ, sont composées pour un seul pianiste ?

Adelaïde : Souvent il y a des partitions déjà écrites en musique classique où des compositeurs ont réalisé des arrangements pour quatre mains et deux pianos. Stravinsky, Debussy ou Ravel par exemple adoraient faire cela. C’était aussi un moyen de diffuser la musique orchestrale dans des salons. Pour d’autres formes musicales, comme notre expérience avec le groupe de métal Rammstein dont il a fallu adapter certaines de leurs compositions pour le piano à quatre mains, nous avons fait appel à un arrangeur.

Justement, comment vous êtes-vous retrouvées sur scène dans des stades à assurer la première partie de Rammstein en 2019 après avoir connu une première expérience lors de deux concerts du groupe Allemand à Nîmes en 2017 ?

Naïri : Ils sont venus pour deux dates en 2017 jouer dans les arènes de Nîmes. Comme nous, le producteur français de Rammstein connaît assez bien le directeur du magasin Auday musique à Nîmes, Laurent Auday. Le producteur cherchait quelque chose de très différent, atypique et nous a donc demandé si nous serions intéressées pour faire la première partie du groupe dans les arènes. La demande de leur part, c’était d’avoir des arrangements de leurs musiques à quatre mains.

Et Rammstein, cela vous parlait ou pas du tout ?

Naïri et Adelaïde : Pas du tout ! (rires) Rammstein, nous n’avions même jamais entendu leur nom.

Et quand vous avez vu l’énorme machine qu’est Rammstein, vous n’étiez pas trop angoissées à l’idée de vous retrouver ainsi dans des stades devant plus de 50.000 personnes fans de métal ?

Adelaïde : On avait effectivement peur de la réaction du public car on ne savait pas si l’on allait avoir les codes, s’ils seraient oui ou non réceptifs à des arrangements de morceaux de Rammstein pour deux pianos… On appréhendait un petit peu mais étonnement, une fois sur scène, on s’y est senties assez bien. On nous avait invitées à faire le fameux signe des fans de métal lorsqu’avec les doigts on symbolise les cornes du diable. C’est vrai qu’au début on n’osait pas trop et puis on s’est lancées et tout le public s’est mis à hurler. On a donc assimilé les codes assez rapidement. C’était une aventure musicale incroyable

Le public a donc été réceptif dans le bon sens du terme !

Naïri : C’est ce qui m’a surprise. J’ai trouvé le public de la scène métal extrêmement respectueux et ouvert d’esprit. On avait un peu peur de leurs réactions au départ car il faut avouer qu’un piano à queue sur la scène, même si l’on joue du Rammstein, cela n’a rien à voir avec ce que ce public à l’habitude d’entendre dans un concert de métal ! On n’a pas la grosse machinerie du groupe avec un son énorme, des feux d’artifices et des éléments pyrotechniques… On pouvait donc légitimement se poser la question de savoir si cela allait être bien perçu. Nous avions pris le parti de faire des arrangements de ballades de Rammstein et cela a bien chauffé le public qui chantait pour nous accompagner. À la suite de ces prestations, on a reçu beaucoup de messages très sympas sur les réseaux sociaux avec même des personnes qui nous demandent de venir jouer du Rammstein à leur mariage.

L’arrangement d’un style musical auquel vous n’étiez pas habituées cela vous emmène sur un chemin encore vierge. Cela doit être une expérience très enrichissante ?

Adelaïde : L’arrangement est un peu la même chose pour chaque musique où il faut s’adapter à certaines contraintes. Avec Rammstein par exemple, on ne pouvait pas prétendre avoir ce son très fort et presque agressif des guitares saturées ou bien encore le côté rythmique de la batterie très marqué. Arranger les ballades fonctionnait parfaitement bien car, justement, cela renforçait le côté mélodique et permettait de créer de belles ambiances.

Naïri : Lorsque nous avions réalisé l’arrangement pour les concerts de Nîmes, nous avions à notre disposition un vrai piano à queue. Il a donc été plus facile de trouver des substituts à la guitare électrique ou à la batterie. Nous avions par exemple collé du scotch sur certaines cordes qui permettait d’avoir un son très particulier, très métallique. On avait aussi une sorte de baguette avec laquelle on frappait les cordes dans le grave quand on mettait la pédale ce qui permettait d’avoir des résonnances, des bruits très particuliers. Je crois que le public de Nîmes avait été très réceptif à cela ; voir que l’on pouvait sortir le piano du registre classique auquel on est habitué. Pour la tournée des stades, on a fait appel à un arrangeur car nous n’avions malheureusement pas à disposition de piano à queue acoustique. Il n’y avait que deux pianos numériques, ce qui changeait quand même pas mal la donne !

Jouer en première partie de Rammstein était une chose, mais se retrouver sur scène en leur compagnie pour interpréter « Engel » a dû être un moment riche en émotions ?!

Naïri : Ce moment était vraiment magique. Pour la première partie, nous étions sur une scène un peu sur le côté. Là, pour « Engel », c’était différent. Le titre venait clore leur concert et le groupe chantait seulement accompagné par le piano. Il y avait quelque chose de féérique avec tous ses téléphones portables, tous ses briquets qui s’allumaient dans le stade ! En plus il y avait une vraie complicité avec Rammstein car, en venant les rejoindre sur scène, tous les membres du groupe nous faisaient la bise ou même le baisemain.

Au départ vos choix musicaux semblaient plutôt dictés par les concours entre Mozart et Schubert avant que vous ne vous tourniez vers la musique du XXe siècle comme le « Sacre du Printemps » de Stravinsky ou « West Side Story » de Bernstein. Cette musique plus contemporaine offre-t-elle musicalement un champ des possibles plus étendu ?

Adelaïde : À quatre mains, il y a des spécificités de répertoire dont Mozart ou bien encore Schubert font effectivement partie. Après, à deux pianos, il y a surtout des pièces qui ont été écrites au XXe siècle où cette forme de duo s’est énormément développée. On était bien sûr attirées par Debussy, Stravinsky, Ravel ou Bernstein mais c’était aussi l’occasion de pouvoir travailler tout un pan de notre répertoire à deux pianos.

Sur votre album « Les Boys », hommage au duo américain Arthur Gold et Robert Fizdale, on retrouve la sonate pour deux pianos de Poulenc mais aussi du jazz avec Dave Brubeck ou Baptiste Trotignon. Le jazz par la grande place qu’il laisse à l’improvisation est un univers qui vous attire dans sa structure musicale ?

Naïri : Le jazz est la musique du XX e siècle ! C’est vrai que l’on avait joué les « souvenirs de Barber » pour notre premier disque à quatre mains et il se trouve que cette musique avait été dédiée à Arthur Gold et Robert Fizdale. Comme ces noms ne nous disaient rien, on a fait des recherches et nous sommes tombées sur cet incroyable duo américain des années 50. On s’est très vite rendu compte que ces deux pianistes avaient été les muses de pas mal de compositeurs français, notamment Poulenc, Tailleferre… On a trouvé ça génial que Gold et Fizdale aient généré tant de musique pour notre formation et cela nous a donné l’envie de faire un disque autour d’eux. Ils ont attiré autour d’eux tout un tas de styles musicaux, du classique au contemporain ou au jazz. C’était deux personnes très ouvertes d’esprit à tel point qu’ils avaient même une rubrique cuisine dans le magazine « Vogue » de l’époque ! On souhaitait rendre hommage à ce côté hétérogène qui les caractérise. On a donc enregistré le Poulenc dont on avait déjà travaillé le concerto que l’on doit d’ailleurs bientôt enregistrer avec l’orchestre national de Lille. Sur cette lancée, nous avons souhaité travailler « la sonate à deux pianos » et, autour de cela, on a ajouté « l’élégie » mais aussi « Points on jazz » de Dave Brubeck qui avait été arrangé à l’époque par Gold et Fizdale. À cette période, Adelaïde avait débuté une formation jazz et Baptiste Trotignon qui avait entendu l’une de nos interviews nous a contactées. Il nous a proposé les trois pièces pour piano qu’il avait composées et qui avait été interprétées par Nicholas Angelich, des compositions que nous trouvions particulièrement belles.

Et « La Marche impériale » de Star Wars que l’on retrouve sur YouTube, c’est pour le film ou le talent de John Williams ?

Adelaïde : C’était surtout pour le délire ! Nous avons fait cela à l’occasion de la sortie de je ne sais plus quel épisode en décembre 2017.

On sort à peine d’une période pour le moins compliquée avec des concerts qui, visiblement ne vont pas reprendre demain. Vous restez positives quant à l’avenir ?

Adelaïde : Pour le concert, c’est compliqué car on n’a pas franchement de visibilité. Normalement, nous avons quelque chose de programmé en novembre. Pour le reste… La tournée estivale 2020 avec Rammstein a, pour l’instant, été reportée et pas annulée ce qui est déjà pas mal ! Le confinement a néanmoins permis aux musiciens de réfléchir à ce qui n’allait pas dans notre milieu et, peut-être, proposer autre chose, être un peu plus solidaires pour passer des messages et moins repliées sur nous-même… On a appris par exemple qu’au ministère de la culture, il n’y avait pas de « chef musique ». Notre agent essaye donc actuellement de proposer avec un collectif que ce poste soit créé pour faire remonter des choses spécifiques à notre métier. Au même titre qu’il devrait y avoir d’ailleurs un expert peinture ou cinéma ! La période est certes angoissante, mais espérons qu’elle permettra de faire bouger les choses !

On a l’impression que l’on aborde la musique autrement. Pourtant, même si beaucoup d’artistes se sont tournés vers Internet et les streaming, on est quand même loin de la relation qui s’instaure lors d’un concert où l’interaction avec le public est palpable ?!

Naïri : Toutes ces initiatives étaient fantastiques car réalisées dans un contexte de confinement, mais je pense que le spectacle dit vivant doit le rester. Je ne conçois pas qu’on puisse changer cela. Ce qui me plaît, c’est d’arriver dans une salle, de travailler avec l’acoustique du lieu, d’avoir un public avec qui on crée un moment spécial, unique. Quand on regarde les gens jouer derrière un écran, on perd à mon sens le côté humain. L’enrichissement personnel est bien moindre. On se retrouve dans de la musique en 2D. C’est un peu comme si je vous mettais un bouquet de fleurs sur votre télé, il manquera forcément l’odeur, le relief… Bref l’essentiel !

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