Camille Bertault, la griffe d’une grande

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Avec « Le Tigre », la sémillante Camille Bertault impose sa griffe, délaissant les emprunts à Bach, Gainsbourg ou encore Michel Legrand de son précédent album pour nous délecter de ses propres textes dont la poésie ne fait qu’accroitre la profondeur du sens. Auprès de son arbre, dont les racines se sont nourries des années de piano passées au conservatoire de musique classique de Nice, l’artiste s’acoquine désormais avec l’électro, se pare de groove sud-américain ou s’interroge avec nostalgie sur le temps qui passe dans une ballade piano-voix où le fond et la forme sont d’une égale beauté. Entourée d’une pléiade de musiciens d’exception, Mlle Camille franchit un nouveau « pas de géant » et s’impose comme l’artiste hexagonale à suivre… à la trace.

« Le temps qui passe m’angoisse, ça je ne peux le nier. »

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« Je vieillis », extrait de ton nouvel album, peut paraître quelque peu étrange de la part d’une jeune femme trentenaire. La vieillesse est un naufrage écrivait Chateaubriand dans ses mémoires d’Outre-Tombe plus tard paraphrasé par le général de Gaulle. Tu partages donc ce point de vue ?

Le terme naufrage renvoie à une énergie de fin, de perte, d’abandon… J’ai 34 ans, je n’ai pas encore vécu tous les aspects de la vieillesse mais je pense sincèrement que le temps qui s’écoule et cet aspect nostalgique vis-à-vis du passé est un sujet qui parle à tout le monde. Personnellement, c’est quelque chose qui est ancré en moi depuis mon adolescence. La notion de temps symbolise bien évidemment le vieillissement, on observe les choses avec cette conscience de l’éphémère. J’ai été confrontée à la mort de mon grand-père alors que j’étais âgée de 7 ans et, même si certaines personnes ont vécu bien pire, je dois confesser que sa disparition m’a marquée. Même si j’ai une conscience peut-être plus exacerbée que de raison de ce temps qui file, elle n’est, effectivement, pour certains pas en corrélation avec mon âge, celui d’une femme dans la trentaine qui se doit d’avoir l’air jeune, en forme, pleine de vie. 

Il y a des couplets où tu parles de ce temps passé avec une certaine nostalgie justement, expliquant que tu n’es plus la même, que tu as changé… On sent poindre les regrets dans tes mots !

Disons que, comme je te l’expliquais, la nostalgie m’a vraiment gagnée très jeune. Déjà, à 12/13 ans, je ressentais ce sentiment de manière intense. C’est pour cette raison que je disais que j’aurais pu écrire « Je vieillis » même à l’adolescence. Par contre, l’observation de ce petit moment où l’on était une petite fille insouciante est, je l’avoue, quelque chose qui me travaille. Il y a dans la vie ce passage très particulier où l’on observe que, extrêmement rapidement, on bascule de cet état d’adolescente à celui de femme adulte où les gens autour de toi se casent petit à petit, font des enfants… Ce temps où, peu à peu, tu remarques autour de toi les stigmates du temps, où naissent des regrets invisibles sur la peau, une forme d’amertume aussi. L’amertume commence avec ce sentiment de frustration vis-à-vis de ce que tu n’as pas osé vivre.

Te projettes-tu déjà en femme de cinquante ans sachant que ce temps qui passe inexorablement semble être, pour toi, une source d’angoisse ?

Le temps qui passe m’angoisse, ça je ne peux le nier. Je ne sais pas, il y a cette notion de devoir rester au top, peut être encore plus exacerbée en raison du métier qui est le mien et où, sur scène, tu dois être, pour le public, au meilleur de ta forme. Mon corps, tout comme ma voix sont un moyen d’expression que je dois tenter d’entretenir au mieux afin qu’ils perdurent et s’altèrent le moins possible malgré les années.

Photo : Thomas Braut

La scène peut aussi permettre de rester jeune, être une sorte de source de jouvence ! Quand on voit les Stones qui continuent à réaliser des tournées marathon et des concerts de deux heures à plus de 75 ans, on se dit que la musique conserve non ?! 

C’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule… On ne sait pas si c’est la scène qui vivifie et fait rester jeunes les membres des Stones ou si c’est justement leur constitution peut-être hors-norme qui leur permet, aujourd’hui encore, de jouer dans des stades combles. Après il y a aussi des artistes exceptionnels comme Barbara qui ont commencé à perdre leur voix très tôt. Forcément, face au vieillissement comme sur bien d’autres points, nous ne sommes pas tous égaux et cette inégalité peut faire peur.  

Justement, je sais que tu as récemment fêté ton anniversaire. C’était plutôt tisane ou confettis ?

Ce n’était quand même pas tisane, j’ai fêté cela en comité restreint. 

Cela ne t’a pas angoissé plus que ça ?

Si bien sûr ! Cela m’a mise face à une réalité, celle des absents, des gens qui, au fil des anniversaires, ne sont plus là.

C’est ce repère du temps par rapport aux autres, aux gens que l’on perd, à ceux qui s’éloignent…

Les anniversaires sont très douloureux parce qu’on constate ce qu’il n’y a plus et ce qu’il y a “en plus”. Bien sûr, c’est le cycle normal de l’évolution de la vie mais qui, chez moi, me confronte à une sorte de nostalgie décuplée par cette mélancolie que j’ai au fond de moi, une sorte de seconde peau que, déjà, toute petite je ressentais profondément.

Cette sensibilité exacerbée qu’ont certaines personnes est souvent ce qui ressort artistiquement et s’avère donc un excellent vecteur de création ?!

Oui je le pense aussi, ce sont des états qui obligent à une observation, une analyse, qui peut-être, par moments aussi, évitent de ne faire que survoler son existence. La sensibilité peut, de prime abord, apparaître comme un boulet au pied mais ça t’oblige du coup à freiner et à prendre le temps d’observer. C’est une chose que je trouve lourde à porter mais qui, dans le même temps, t’oblige à la contemplation.

La musique, les textes que l’on écrit sont quand même un exutoire qui, par le biais de l’artistique, t’aide à rendre ce boulet un peu moins lourd à porter non ?!

Oui, c’est tout à fait ça. C’est certainement pour cette raison que les plus grands comiques étaient des personnes au fond d’elles très tourmentées, mélancoliques. Pour en arriver à tordre la vie à ce point, il faut vraiment en avoir un besoin quasi vital.

Pour revenir au domaine musical, si je dis Brassens, Michel Legrand, Ravel, Bill Evans ou Bach… C’est un peu tout cela l’univers musical de Camille Bertault ?

Il y a effectivement beaucoup de choses mais qui se structurent autour de quatre pôles. Le jazz qui me vient de mon père, grand amateur de ce style musical qu’il passait en boucle à la maison. Il y a le classique puisque j’ai fait dix ans de piano au conservatoire de Nice. Est venu un peu plus tard le goût pour la musique brésilienne puisque, là encore, mon père a commencé à jouer lorsque j’étais adolescente avec des artistes brésiliens. À un moment de ma vie, j’écrivais des pièces de théâtre pour enfants et j’ai reçu une bourse de la mairie de Paris pour partir au Brésil et collecter des légendes afin d’écrire une pièce. Il y a dix ans de cela, je suis donc partie trois mois. J’y ai appris la langue et cela m’a donné l’opportunité de rencontrer des tas de personnes et d’avoir d’ailleurs aujourd’hui un public au Brésil plus important que partout ailleurs. Le quatrième pôle de mon univers musical, c’est évidemment la chanson française. Qui dit théâtre dit goût des mots et une appétence pour la lecture, l’écriture… D’ailleurs, je vois d’abord le chanteur comme un conteur. Il y a une similarité dans le mot lui-même et j’aime bien me dire que lorsque je chante une chanson, je raconte d’abord une histoire. C’est ce que faisaient Barbara, Léo Ferré, Gainsbourg ou Brassens d’ailleurs !

Photo : Thomas Braut

Sur cet album, hormis deux reprises, tu as d’ailleurs écrit tous les textes. C’était important de raconter tes propres histoires, tes propres ressentis, aller plus loin dans la démarche d’écriture justement ?

On va dire que « Le Tigre » est mon quatrième album puisqu’il y en a un « non officiel », autoproduit sous forme de duo, qui s’appelait TIPA. Après, il y a eu « En vie », puis « Pas de géant ». Au fil des albums nait une assurance, une prise de risques plus grande. Au départ, j’avais l’impression que pour que mon album soit intéressant, il fallait que j’aille puiser dans d’autres textes avec cette peur de ne pas être à même de me suffire à moi-même. Je ne vais pas dire qu’aujourd’hui la crainte n’est plus là vis-à-vis de mes textes mais, au moins, avec l’assurance acquise au fil des albums, j’ose plus.

C’était pour toi un moyen d’avancer artistiquement vers quelque chose de plus accompli peut-être ?!

Oui, c’est souvent ce que l’on dit avec son dernier album mais j’ai la nette impression que « Le Tigre » est le plus abouti. C’est le plus représentatif de la personne que je suis mais étonnement c’est aussi celui qui a été le plus tourmenté, le plus difficile dans sa phase de création. Sur les autres, je dois avouer que tout s’était fait de manière assez fluide dans les choix des morceaux, des textes, des reprises… Là, ça a été une lutte de tous les instants, un véritable enfer. J’ai vécu une création dans la douleur mais qui, certainement, était nécessaire pour me satisfaire du résultat final.

Tu évoquais le Brésil où tu es allée à plusieurs reprises et dont l’influence se retrouve dans ta musique. Dans « Le Tigre », tu es successivement un arbre, un animal… Le côté shamanique de certaines régions du Brésil est-il quelque chose qui te parle ?

Tout à fait ! D’ailleurs, celui qui a dessiné la pochette de l’album est un ami brésilien et j’avais envie qu’ils mettent justement en lumière ma connexion très forte à la nature, aux animaux… Un aspect très organique. Dans mes disques précédents, il y avait un côté peut-être plus cérébral où je voulais prouver quelque chose. Là, avec cet album, il y a un aspect plus direct où ma motivation première était de donner aux gens l’envie de danser, qu’il y ait une vraie impulsion de vie. Pour cela, il faut un peu quitter les exigences érudites du genre : « Ah oui mais là il n’y a que deux accords, c’est un peu simpliste… » Non, là on s’en fout, c’est juste l’énergie, une atmosphère globale où chaque morceau est un chapitre de cet album qui, dans sa globalité, raconte une histoire. Il y a vraiment beaucoup de genres musicaux différents dans « Le Tigre » et on a d’ailleurs pu me reprocher un certain manque d’unité. Pour moi, l’unité est faite de diversité justement, de plein de couleurs, de mouvement…

Photo : Thomas Braut

Seul l’arbre qui a subi les assauts du vent est vraiment vigoureux, car c’est dans cette lutte que ses racines, mises à l’épreuve se fortifient disait Sénèque. Toi qui es un arbre, tu partages le point de vue du philosophe stoïcien ?

Je pense avoir une sorte d’instinct avec des croyances ancrées en moi comme cette impression de venir d’ailleurs par exemple. Je crois que l’on a tous en nous d’autres vies, d’autres vécus donc des histoires cachées… Les épreuves de la vie fortifient d’un certain point de vue comme le spécifie Sénèque mais elles fragilisent également. Après qu’est-ce que la force, qu’est-ce que la fragilité ? Ce n’est pas forcément aisé à définir. Une personne qui subit les coups est forte car elle parvient à s’en relever mais elle est en même temps passive, donc fragilisée. On peut bien sûr faire une analogie entre la nature et l’humain, l’arbre en étant une parfaite représentation. Cet arbre, c’est toute une histoire, quelque chose de rugueux amené par le temps. C’est la même chose pour l’être humain puisque ce sont les épreuves de la vie qui nous construisent, nous façonnent.

Tu parlais de ces différents pôles musicaux qui composent ton univers. Après Bach, le prélude N°4 en mi mineur de Chopin, c’était un clin d’œil à tes années de conservatoire à Nice ?

Je voulais faire un double clin d’œil, au Brésil et à cet univers classique qui m’a bercée depuis l’enfance. Ce prélude de Chopin avait été repris par Antonio Carlos Jobim et je souhaitais, avec ma propre sensibilité de la guitare, y apporter une couleur un peu différente. Après, je dois avouer avoir longtemps hésité avec « rêverie » de Debussy.

Tu t’es fait connaître avec cette incroyable reprise vocale du « Giant Steps » de Coltrane. On sait qu’Internet a permis à de nombreux artistes dont tu fais partie de percer sur la Toile avant d’attirer l’intérêt des maisons de disques. Point négatif d’Internet, c’est une gratuité qui a largement modifié le rapport artistes/labels/droits. Le 2.0, t’inspire quoi ?

Je ne peux pas oublier que c’est grâce à Internet que j’ai eu la possibilité de faire ce que j’aime. J’ai tellement eu de chances grâce à Facebook, moi qui pourtant ne suis pas du tout une accro des réseaux sociaux, que même si la Toile a bouleversé l’approche de la musique telle qu’on la connaissait il y a vingt ans, je suis consciente que sans cela je n’aurais peut-être jamais pu vivre ce merveilleux rêve. C’est quand même fou de penser que, sans aucun intermédiaire, juste par le biais d’un réseau social, j’ai pu toucher un nombre extrêmement important de personnes et que, de fait, cela m’a ouvert de nombreuses portes. Cela a été une chance incroyable. Cette reprise de « Giant Steps » de Coltrane a totalement bouleversé ma vie me permettant de faire, en un temps record, des rencontres humaines et musicales d’une incroyable richesse. Par le biais d’une seule vidéo, j’ai été contacté par le directeur de Sony à New-York qui a signé mon album « En vie » pour le distribuer et m’a fait rencontrer les plus grands jazzmen de la scène new-yorkaise. Ce qui est drôle, c’est que rien n’était prémédité lorsque j’ai posté cette vidéo sur la toile. J’ai fait cela de manière très spontanée et jamais je n’aurais pu imaginer que cela aurait un tel impact sur ma carrière, sur ma vie. J’ai toujours chanté des solos d’instruments depuis mes années de conservatoire mais il est vrai qu’avec « Giant Steps » de Coltrane, c’était certainement la première fois que l’on s’attaquait à une pièce si difficile et totalement instrumentale. L’improvisation vocale existe bien sûr depuis longtemps, mais reproduire avec la voix des improvisations instrumentales de « maîtres » est un exercice que l’on voit se démocratiser depuis quelques années. Même si le streaming et les téléchargements ont fait du mal à la musique, Internet est quand même un outil incroyable qui, seule, de chez toi, te permet en une vidéo de te créer ton public, de communiquer avec lui et, du coup, d’intéresser les maisons de disques. Là, si je le souhaite, en rentrant à la maison, je me mets au piano ou à la guitare et je joue un morceau en live pour celles et ceux qui veulent m’écouter. C’est une instantanéité incroyable dans le partage, une proximité rare. Internet est un outil incroyable qui va bien au-delà de la promotion mais s’avère un véritable exhausteur de créativité. La Toile a totalement modifié la donne mais, dans tout changement, on perd certaines choses d’un côté pour en gagner de l’autre.

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Avant cette interview on discutait en off de cette situation assez incroyable liée à la pandémie de Covid qui touche actuellement le monde. Un artiste, c’est la liberté, l’échange avec son public pendant les concerts. Entre une sortie d’album qui a été décalée pour cause de confinement et des concerts au compte-gouttes avec le respect des gestes barrières et un masque obligatoire, comment vis-tu cette situation pour le moins extraordinaire ?

Ça dépend vraiment des jours et si je suis dans une dynamique plutôt positive ou bien négative. Après la philosophie de vie à laquelle je me rattache, je continue à me dire que d’une chose négative nait quelque chose de positif. Cela m’apprend à patienter, à accepter, à me rendre compte de la fragilité, de la beauté des choses. Bien sûr cela est étrange et un peu contre nature de jouer devant un public masqué. Je constate que cette pandémie m’a pourtant obligée à développer d’autres compétences que je ne maîtrisais pas avant. Je me suis mise à faire du montage pour réaliser le clip de « Todolist ». J’ai appris la guitare, ce qui me permet aujourd’hui de jouer mes propres compositions. J’ai conscience d’être privilégiée en ces temps difficiles car j’ai un label qui m’aide et me soutient, ce qui n’est pas le cas pour les artistes indépendants parmi lesquels j’ai de nombreux amis musiciens. Dans cette situation tout à fait exceptionnelle, ce qui est dramatique, c’est que ce sont les plus petits, les plus fragiles qui coulent alors que les grosses structures, elles, forcément, parviennent toujours à s’en sortir. Personnellement, j’ai plein de concerts de prévus mais beaucoup ont déjà été annulés et, pour les autres, c’est encore un point d’interrogation. C’est cette grande inconnue qui fait peur.

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