Entretiens Société

Sylvain, délits de faciès

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C’est à 27 ans que Sylvain se lance à corps perdu dans le tatouage et décide de faire de son corps, yeux et parties génitales inclus, un tableau vivant ou la chair laisse bien vite place à l’encre. Aujourd’hui, âgé de 35 ans « freaky hoody » est l’un des hommes les plus tatoués au monde. Problème pour ce professeur des écoles, certains parents d’élèves n’apprécient que peu cette apparence et les plaintes répétées lui interdisent désormais d’exercer auprès des maternelles dont il s’occupait avec une bienveillance reconnue de tous. Dans un pays républicain qui prône la tolérance, on peut légitimement s’étonner que notre système éducatif ait décidé de pointer du doigt un homme apprécié pour ses qualités professionnelles prétextant une apparence physique supposée en inadéquation avec son activité. Explications de l’intéressé !

« Je subis une sorte de xénophobie qui ne m’attriste pas à titre personnel mais qui reflète la société dans laquelle nous vivons. »

Cliquez sur l’image et retrouvez l’interview vidéo de Freaky Hoody au shop Hand In Glove

Sylvain dans le shop de l’artiste tatoueur Romain Pareja, Hand In Glove Tattoo à Paris
Merci à Romain pour son accueil et son talent à manier les aiguilles !

Lorsque tu as commencé à te tatouer à 27 ans et demi, ta démarche allait-elle au-delà du simple ornement corporel ?

J’étais à cette époque à Londres pour travailler. Voir tous les londoniens très à l’aise avec leur corps, des personnes qui ne te jugent pas que tu sois noir, blanc, homosexuel, hétérosexuel, religieux ou athée ou de quelque apparence que ce soit m’a ouvert l’esprit. Là-bas, en plus, les tatouages ne sont pas du tout perçus comme chez nous. En France, historiquement, les tatoués étaient souvent ceux qui étaient partis au bagne à Cayenne et revenaient avec de l’encre sur le corps pour signifier qu’ils avaient été prisonniers. En Angleterre, les tatouages étaient plus l’apanage des nobles partis dans les colonies et qui, à leur retour, étaient regardés avec admiration. Tout cela mis bout à bout a fait que, moi aussi, j’ai voulu me faire tatouer. Ma première couche a été réalisée à Londres en trois ans et demi, de manière très intensive. Tout mon salaire y passait et j’ai même dû emprunter de l’argent pour pouvoir me payer cette passion.

Dès le départ, tu t’es donc lancé à corps perdu ?!

Oui, je ne fais jamais les choses à moitié ! Avant je pratiquais les arts martiaux et j’ai obtenu trois ceintures noires en très peu de temps car je m’entrainais sans cesse, soirs et week-ends. Lorsque j’ai débuté le tatouage, je pensais m’arrêter au niveau des manches et du col. Finalement, on a qu’une vie et j’y suis allé à fond !

Aujourd’hui, tu es sous les feux des projecteurs car ton apparence physique t’interdit désormais d’enseigner auprès des maternelles dont tu t’occupais puisque tu es professeur des écoles. Tu peux nous expliquer le déroulement qui a conduit à cette décision ?

Cela fait douze ans que j’enseigne et trois ans que je suis « ZIL » ce qui signifie que je fais des remplacements courts entre une demi-journée et trois semaines. Cela me permet de participer à des conventions de tatouages, de réaliser des tournages, de travailler en boîte de nuit où je me produis pour ce qui touche à ma deuxième vie, celle d’artiste. Lorsque je ne suis pas appelé pour effectuer un remplacement, je me rends dans mon école de rattachement où je dois attendre et prêter main forte aux collègues. L’année dernière, alors que je m’étais fait tatouer les yeux en noir, je suis allé me présenter à la directrice. Un élève m’aurait vu alors que je passais devant une classe et aurait eu peur. C’est ce que l’on m’a dit car je n’ai personnellement pas rencontré directement cet élève. Cet enfant aurait le soir même parlé de moi à ses parents et ces derniers ont écrit une lettre pour signifier leur mécontentement. Il y avait déjà eu des lettres de plaintes concernant mon apparence physique mais j’avais jusqu’alors toujours été soutenu par ma hiérarchie. La lettre des parents de cet élève était très véhémente. Ils prétendaient que j’étais un homme radicalisé. Ils n’ont pas hésité à chercher sur Internet des choses me concernant et ont envoyé des photos de moi nu que j’avais faites pour un shooting de mannequinat. Pour la première fois, l’inspection m’a lâché et est immédiatement allée dans le sens des parents. J’ai été mis au placard pendant deux mois, de septembre à novembre 2019. J’étais donc payé avec vos impôts à jouer à la console ! Même si, sur le papier, cela peut paraître sympa, le fait d’être pointé du doigt et laissé de côté sans pouvoir enseigner n’a pas forcément été très facile à vivre. Le 7 novembre 2019, j’ai eu un entretien à la DSDEN (Direction des Services Départementaux de l’Education Nationale) à la suite de quoi il a été décidé que je ne remplacerai plus qu’en classes élémentaires du CP au CM2 même si, au fond, je sentais bien qu’ils auraient préféré que je ne sois en charge que des photocopies.

Tu expliquais que lorsque tu t’es lancé dans le tatouage alors que tu étais déjà professeur des écoles tu as fait cela à fond. Tu ne t’es jamais dit que l’évolution de ton apparence physique allait à terme poser problème ?

Lorsque j’ai commencé à me faire tatouer je n’ai égoïstement pensé qu’à moi ! C’était ma nouvelle passion et j’étais bien décidé à m’y consacrer à fond sans imaginer que cela pouvait nuire à mon activité professionnelle. Naïvement, je croyais qu’en 2020 l’apparence ne posait pas de problème particulier. En tant que fonctionnaire, j’avais une garantie de l’emploi et d’ailleurs, à l’entretien, je sentais bien que s’ils avaient pu se débarrasser de moi, ils l’auraient fait, mais cela leur était impossible.

Tu t’occupais de classes diverses et variées en raison de ton statut. As-tu noté au fil du temps une modification du regard des enfants te concernant et qui voyaient en toi Monsieur serpent ?

J’habite Palaiseau et je travaille depuis douze ans dans la même circonscription. Les parents des élèves me connaissent ou connaissent mes propres parents donc, la plupart des enfants sont habitués. Pour celles et ceux qui me découvrent, tout le monde a, et c’est bien normal, un petit moment de stupéfaction. Mais dès que je me mets à parler, tout va bien et cette stupéfaction s’évapore immédiatement dès que le cours débute. Les enfants n’émettent pas de jugements, ils font simplement des constatations. C’est souvent : « Tu as beaucoup de tatouages » Je réponds oui, c’est vrai et on enchaîne. Il faut savoir qu’en classe, je ne laisse pas la place aux questions personnelles car je suis là pour enseigner. Par contre, aux récréations, je réponds avec plaisir aux interrogations qui peuvent être les leurs. Les questions sont bien souvent très basiques et tournent autour du fait de savoir pourquoi j’ai des tatouages. Ce à quoi je leur réponds « Et toi, pourquoi tu as un pull Mickey – Parce que j’aime bien ! – Tu vois, c’est la même chose pour moi ! ». Dans 99% des cas, au bout d’une minute, les enfants ne font plus du tout attention à mon apparence.

Au-delà des enfants et de leurs interrogations légitimes sur ton apparence, comment ta propre famille a-t-elle réagi à cette modification de ton physique, te couvant le corps et le visage de tatouages ?

Je les ai mis devant le fait accompli ! Mon père et ma sœur n’ont eu aucun problème et témoignent avec joie dans les reportages qui me sont consacrés. Ma mère par contre a eu du mal à accepter ça. La première fois que je lui ai montré mes bras en rentrant de Londres elle a eu besoin de s’asseoir tant cela a été un choc. Elle s’est quasiment évanouie. Lorsqu’elle a compris que cette passion du tatouage me permettait d’en atteindre une autre artistique en me donnant la possibilité de tourner dans des films, de rencontrer des gens géniaux, elle a fini par accepter mon changement et même s’en réjouir pour moi.

On sait bien que, dans notre société énormément basée sur le paraître, la première impression que l’on se fait d’une personne passe par son physique. Ces tatouages racontent-ils l’homme que tu es ou sont-ils une manière de te cacher, de biaiser la réalité sur celui que tu peux être au fond de toi ?

Mes tatouages ne sont que le prolongement de l’homme que je suis à l’intérieur, un révélateur. Plus je me fais tatouer et plus j’extériorise mon Moi.

C’est donc, « regarde mes tatouages, ils te diront qui je suis » !

Pour revenir à ce que tu disais et sur cette société régit par l’apparence avec des applications de rencontres comme Tinder ou autres, avant, pour filtrer parmi mes conquêtes, j’utilisais beaucoup d’humour sombre, très second degré. C’était ma façon de tester la personne en face. Maintenant, je n’ai plus besoin de cela car je sais que si une personne vient me parler, c’est qu’elle m’adore car je n’ai aucune demi-mesure. Je suis en totale adéquation avec mon physique. Après, soit on m’adore, soit on me déteste, il n’y a pas de demi-mesure. Si une personne fait la démarche de venir me parler, c’est qu’elle se sent en phase avec ce que je dégage.

Tu évoques ce côté sentimental, ces applications de rencontres. Comment cela se passe-t-il au niveau de la séduction lorsque, comme toi, on est tatoué de la tête aux pieds ?

J’ai tendance à attirer, il faut bien le dire, les filles un peu folles. Certaines pensent qu’elles vont rencontrer un dangereux psychopathe adepte de satanisme alors que je suis un mec tout à fait normal, un fonctionnaire qui rembourse son appartement, achète des poivrons et porte des chaussons ! Seul mon aspect physique est différent. C’est au départ assez sympa d’être avec des filles disons très ouvertes sexuellement mais leur instabilité fait qu’il est compliqué de construire sur le moyen terme. L’avantage, c’est que moi je porte sur ma peau la personne que je suis, tolérante, ouverte d’esprit et que donc, si une personne s’intéresse à moi, elle sait avec mon aspect extérieur qui je suis à l’intérieur.

Aujourd’hui tu as 35 ans, tu te projettes dans une vie avec une femme, des enfants…

Plus j’enseigne auprès des enfants des autres et moins j’ai envie d’en avoir à moi ! Je m’occupe de mes élèves du matin au soir, donc rentrer à la maison pour continuer ce que je viens de faire à l’école, je n’en ai pas pour l’instant l’envie. Cela ne veut pas dire que je ne changerai pas d’avis et qu’un jour je ne serai pas moi aussi papa mais bon, pour l’instant je ne me projette pas.

Dans cette société qui prône la tolérance, on peut s’étonner que ce soient des parents dont les enfants ne sont même pas dans ta classe qui se soient fendus de lettres pour que tu ne puisses plus enseigner aux maternelles ?!

Il n’y a jamais eu la moindre lettre de plainte de parents dont j’ai l’élève en cours. Ce sont toujours des problèmes avec des parents qui me croisent dans la cour, dans les couloirs et qui, jamais, ne m’ont parlé. En 2020, je trouve triste de s’arrêter à l’aspect physique d’une personne alors que l’on ne devrait s’attacher qu’à ce que l’on est. Je subis une sorte de xénophobie qui ne m’attriste pas à titre personnel mais reflète la société dans laquelle nous vivons.

La différence fait peur seulement quand on ne la connait pas et que l’on ne tente pas de la comprendre !

Oui, c’est tout le principe de la xénophobie. On a peur de l’inconnu, de l’étranger. Sur Internet, comme je fais le buzz en ce moment, j’ai vu qu’il y avait à mon égard des références au diable, ce genre de trucs… Comment peut-on en être encore là ? Lorsque j’ai commencé à me faire tatouer, je n’étais pas dans une démarche où je souhaitais être le porte-parole de la tolérance. Si enseigner aux enfants peut leur permettre de moins s’attacher à l’apparence physique, il y aura je l’espère moins d’intolérance vis-à-vis de la différence. Aujourd’hui, si je peux aider à une certaine ouverture d’esprit, alors j’en suis heureux.

Alors que tu es tatoué intégralement, tu te fais faire une deuxième couche par Romain Pareja du shop Hand in Glove Tattoo à Paris. Pourquoi ce besoin d’aller toujours plus loin ?

Lorsque j’ai fait réaliser ma première couche, c’était pour répondre à un besoin urgent, presque viscéral. Comme j’étais tatoué intégralement en trois ans et demi et que cela avait modifié ma vie du tout au tout, je me suis posé la question de savoir ce que j’allais désormais faire. Comme je suis passionné de tatouages, je me suis dit : « Mais pourquoi m’arrêter là ? » Même si j’ai vécu chez ma mère jusqu’à l’âge de 33 ans pour pouvoir me payer mes tatouages et qu’aujourd’hui je viens d’acheter, cela m’oblige financièrement à prendre plus le temps entre deux séances de tatouage. Je pense que je me ferai tatouer toute ma vie. Je repasse donc aujourd’hui sur ce que j’ai déjà, puis il y aura une troisième couche, une quatrième et je finirai sans nul doute tout noir à 80 ans.

Tu t’es fait tatouer très vite. As-tu quand même réfléchi toutes les pièces qui couvrent ton corps ?

Non ! Je choisis l’artiste plus que le motif en lui-même ce qui est selon moi la bonne approche du tatouage. Si tu aimes l’univers, le trait du tatoueur, que tu arrives avec une ligne directrice et que tu laisses ce dernier s’exprimer, tu seras forcément satisfait du résultat. Par rapport à Romain de Hand In Glove, je lui ai expliqué que je souhaitais me faire tatouer le cou, le crâne. C’est lui qui a proposé les idées et je lui ai laissé carte blanche car, tout simplement, je trouve que c’est un super artiste.

Le tatouage est une douleur. Tu as fait l’intérieur des yeux et là on est clairement plus dans le registre de la torture que de la simple douleur. Comprends-tu que certains puissent se poser la question de savoir pourquoi un être humain va volontairement s’imposer une telle souffrance ?

Je déteste la douleur et je me suis évanoui pas mal de fois pendant des séances de tatouage. Pour certains la douleur est un processus jouissif et j’ai d’ailleurs un ami tatoueur à Londres qui, dans les années 90, tatouait des sexes d’hommes tout noir sur des gens qui n’avaient aucun tatouage et étaient simplement dans une démarche de souffrance du corps. La douleur fait partie du tatouage et elle est la raison pour laquelle tu mérites un tatouage. Pour revenir à mes tatouages des yeux, cela a nécessité deux séances car j’ai dû faire des retouches. J’ai choisi un artiste uruguayen qui avait la méthode la moins invasive. On s’est donc rencontrés en Suisse car cette pratique est considérée comme illégale en France. La première fois, je n’ai pas senti la douleur tout simplement parce que j’étais terrifié. C’était la plus grande peur ressentie de toute ma vie. Pour te faire tatouer l’œil, il faut savoir que c’est exactement la scène que tu vois dans le film Orange Mécanique. Tu as un mec qui te tient l’œil écarté de force avec ses deux mains et le tatoueur arrive avec sa seringue et te pique directement dans l’œil. C’est vraiment traumatisant. J’ai dû y retourner six mois après car, comme il a une technique très peu invasive, l’encre n’avait pas couvert tout l’œil. Pour la seconde fois, j’ai tout ressenti. Comme pour un tatouage sur la peau, l’œil se souvient de la douleur et ne veut pas la revivre. Tu as vraiment l’impression que l’on te crève l’œil. Lorsque je suis retourné à la gare à Lausanne, je ne voyais plus rien, c’est vraiment une épreuve. Je sentais encore les piqures et tout ce qui était autour de moi m’aveuglait. Je ne regrette pas de l’avoir fait car c’était vraiment quelque chose que j’avais en moi mais comme ça coute, très cher, que c’est une pratique sur laquelle on n’a aucun recul, je déconseille fortement de le faire.

Tu as aussi la langue, le palais, les parties génitales de tatoués…

Je suis intégralement recouvert ! Je ne conçois pas, même si chacun fait ce qu’il veut, que des gens puissent se faire tatouer la nuque ou les mains sans être tatoués ailleurs. Moi, avant de me faire couvrir sur les parties visibles du corps, il me fallait une sorte de légitimité donc me faire tatouer toutes les parties non visibles lorsque je suis habillé et cela passait par les parties génitales. Pour la langue, ça a été la pire cicatrisation de toute ma vie. Cela fait un an et demi que je l’ai fait et ce n’est toujours pas cicatrisé. Il faut savoir que l’on te pique à la seringue dans la langue. C’est également une pratique interdite en France et j’ai donc dû me rendre à Lausanne. C’était d’ailleurs le même jour que les yeux. Comme il faut piquer très profondément, tu sens cette grosse aiguille dans ta langue et l’encre qui se répand. Cela te brûle comme si tu passais du piment. La langue triple de volume ce qui fait que, très rapidement, je ne pouvais plus fermer la bouche et que je bavais des litres de salive. Je n’ai pas pu parler pendant plusieurs heures, ni boire pendant vingt heures ou manger pendant deux jours. Les deux semaines qui ont suivi, un repas qui prend dix minutes à manger me prenait deux heures tant c’était compliqué de mâcher. Aujourd’hui encore, lorsque je mange un peu trop chaud ou un peu trop froid, je me remets à zozoter. Pour les parties génitales ça intriguait beaucoup les tatoueurs et lorsque j’ai fait ça à Londres, tous les tatoueurs sont venus voir ce qui était super pour l’intimité. Les femmes ne me posent pas trop de questions là-dessus par contre je dois reconnaître que j’ai un très large public gay qui me questionne sans cesse sur les réseaux sociaux.

Aujourd’hui, eu égard au fait que tu ne puisses plus enseigner en maternelle suite à cette décision du rectorat, tu es sous les feux des projecteurs et tu passes donc sur tous les plateaux télé de Hanouna à Morandini. Tu n’en as pas marre que l’on voit, te concernant, plus la forme que le fond et que tu sois un peu le « freak » de service.

Cela ne m’ennuie pas que l’on s’intéresse au départ à ma forme car, bien vite, on se rend compte de ce qu’il y a derrière. Je pense que mon discours, ma façon de parler sert justement à modifier l’image préconçue que l’on a de moi et donc, de fait, on s’intéresse au fond. Léon Zitrone disait : « Peu importe que l’on parle de moi en bien ou en mal, l’essentiel, c’est que l’on parle de moi ! » Cette mise en lumière de ma personne par les médias est un super vecteur de communication pour ma carrière d’artiste.  

Denis Barthe, à son rythme
John Tardy, capitaine caverne !

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