Dweezil Zappa, au nom du père… et du fils !

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Pas facile, sur le papier, d’être le fils de Frank Zappa surtout lorsqu’en 2006, après plusieurs albums solo, l’idée vous prend de vous consacrer corps et âmes à perpétuer, sur scène, l’œuvre de cette figure iconique paternelle, reprenant certains des morceaux qui ont contribué à bâtir la légende de ce libre-penseur avant-gardiste qu’était Sir Frank. Si le pari pouvait, de prime abord, paraître risqué, c’est un somptueux hommage à ce père trop tôt disparu et qui a laissé dernière lui une œuvre pharaonique auquel s’attèle depuis quatorze ans déjà Dweezil Zappa dont les prouesses guitaristiques n’ont quasiment rien à envier à son fantasque et si génial géniteur. Quand un Zappa peut en cacher un autre !

« Je sais quels étaient les standards de mon père au niveau qualitatif et je suis persuadé que ces standards auxquels il était si attaché ne sont pas respectés sur certains de ses albums posthumes. »

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Frank Zappa s’était engagé en politique pour se présenter dans la course à la Maison Blanche avant que la maladie ne l’en empêche. Quelle serait à votre avis son point de vue à moins d’une semaine de l’élection présidentielle où la société américaine est si divisée entre pro et anti Trump et ce monde en proie à la pandémie ?

Il est difficile de dire avec exactitude ce que seraient ses mots par rapport à cette situation car il avait une vision si juste, si acerbe de la manière dont fonctionnait la société, prédisant même les choses, les anticipant. Si vous jetez un œil à certaines des interviews politiques qu’il a pu donner dans les années 80, elles sonnent si juste aujourd’hui encore que cela en est presque déstabilisant. Mon père avait la conviction que les gens devaient être à même d’être des penseurs critiques, aptes à se faire une idée de toute situation, allant puiser l’information dans des sources multiples afin de pouvoir se forger leur propre opinion. Je ne suis pas aussi engagé politiquement qu’il l’était n’ayant pas sa faculté d’analyse de l’environnement sociétal dans lequel nous vivons.

Aujourd’hui, on constate que beaucoup d’américains achètent massivement des armes à feu ce qui est quand même assez préoccupant. Quelle est votre vision de cette Amérique divisée ?

C’est vraiment une situation compliquée que nous connaissons actuellement. Si vous mettez des gens dans une position où ils ne peuvent vivre de manière disons normale cela engendre de fait de la tension. Face à l’impossibilité de travailler, beaucoup ne sont plus en mesure de payer les factures, de se loger, de se nourrir même. En plus, nous vivons une situation unique avec cette pandémie qui génère tout un tas d’informations contradictoires et où chacun va puiser ce qui semble être juste à ses yeux. Plus les personnes restent enfermées chez elles, en vase clos, avec pour seule fenêtre sur l’extérieur leur écran de télévision, et plus le stress et le manque d’empathie envers autrui se font sentir. Tout le monde aimerait revenir à un monde normal mais franchement, qui sait ce que la nouvelle normalité sera ?!

Pour revenir à des considérations plus musicales, peut-on dire que vous êtes aussi méticuleux que l’était votre père concernant le son, que ce soit en studio ou sur scène ?

En ce qui concerne la musique de mon père, je tente de me rapprocher au maximum de ce qu’elle était aussi bien au niveau du son que de l’intention qu’il y mettait. Il y a bien évidemment des exceptions à cette règle car la musique de Frank Zappa laissait une grande part à l’improvisation, synonyme de liberté. Cela fait maintenant quatorze ans que je consacre ma vie à la musique de mon père donc, me concernant, j’ai un peu mis ce que je composais de côté. Frank travaillait la musique de manière permanente et était une personne très méticuleuse à tous points de vue, peut-être encore plus quand il s’agissait du son. Il passait son temps dans son studio tel un professeur dans son laboratoire à essayer des choses nouvelles, des branchements en tous genres. J’appréhende la musique de manière plus globale et j’ai donc besoin que le son ait une couleur, quelque chose qui sert ma musique et me permet de me sentir à l’aise entre le fond que je souhaite véhiculer et cette forme qui passera par l’aspect sonore produit par mon instrument. Je suis en ce sens beaucoup moins dans le rôle du « savant fou » que mon père ne pouvait l’être. Le pouvoir de la musique réside à mon sens dans les sensations qu’elle est capable de produire en chacun de nous et ce sont ces sensations sur lesquelles je me polarise pour développer une sonorité qui en sera le parfait vecteur. Bien sûr, lorsqu’il s’agit de reproduire la musique de mon père, je suis vigilant aux détails car ce son qu’il travaillait dans ses moindres détails était une partie immergée de la composition que je dois transmettre au plus près afin de ne pas trahir ce qu’était son intention de départ. En studio, sans être à ce point impliqué dans le son que ne l’était mon père, je passe quand même pas mal de temps sur ma guitare, les effets et tout ce que je peux y apporter pour conduire l’instrument toujours plus loin. 

Vous me parliez d’improvisation. Quelle est justement votre approche du solo sur scène quand vous ne pouvez simplement reproduire à la note ce que faisait votre père afin d’éviter de le cloner ?!

Mon père était tout sauf un guitariste de rock disons classique dans son approche de l’instrument. Son influence musicale étant le fruit de compositeurs d’univers très variés, il possédait des particularités harmoniques et mélodiques tout à fait spécifiques, une utilisation de gammes très diverses ce qui lui offrait un vocabulaire très large pour s’exprimer par le biais de sa guitare. Comme il a débuté la pratique de la musique par la batterie, il avait également une approche rythmique tout à fait particulière pour un guitariste. Le défi qui s’érige devant vous si vous décidez de jouer à la manière de Frank Zappa est donc de parvenir à assimiler ce vocabulaire si complexe qui était le sien afin de pouvoir approcher ses si grandes particularités guitaristiques tout autant que cette spontanéité qui était la sienne lorsqu’il improvisait. Aujourd’hui, la plupart des guitaristes ont toute une panoplie de « tricks » prédéfinis et une idée préconçue pour partir d’un point A afin d’aller à un point B, ce qui fonctionne très bien du reste. Le truc est que lorsque Frank Zappa prenait sa guitare, c’était pour faire constamment quelque chose de nouveau et emmener sa guitare sur des chemins qu’elle n’avait jusqu’alors jamais empruntés. C’est une approche totalement différente qui demande une véritable gymnastique de l’esprit pour ne pas se perdre en chemin. Depuis quatorze ans que je travaille et joue sur scène la musique de mon père, je me focalise, en y parvenant parfois, à atteindre cette zone tout à fait particulière où seul l’esprit va conduire vos doigts sur la manche de la guitare, sans une réflexion en amont. Même si j’utilise des phrasés ou des particularités de jeu qui étaient les siens, le challenge est de s’approcher au plus près de cette liberté qu’il avait dans le jeu et cette capacité à amener une couleur, une fluidité. C’est un défi de rester dans cette zone qui était celle de Frank Zappa sans pour autant n’en être qu’une copie conforme ce qui d’ailleurs serait quelque chose de totalement impossible tant sa liberté de jeu était immense et unique. C’est à chaque fois une lutte permanente mais qui m’a permis d’énormément évoluer en tant que guitariste tout autant qu’en tant que musicien pour défricher des zones qui me semblaient encore totalement vierges. Le principal défi lorsque vous pratiquez un instrument est de faire en sorte que les choses se fassent sans réflexion en amont, sans se dire : « Tu utilises cette gamme donc tu peux jouer cette note ! Tu sais qu’harmoniquement tel accord va sonner comme cela alors joue-le ! » Il est crucial de ne pas trop penser et de marcher tel un funambule sur le fil du rasoir sans jamais en tomber, répondant musicalement aux autres musiciens qui vous entourent. La musique doit être un échange, quelque chose basé sur les émotions et non le fait de passer en revue des prouesses techniques sans jamais sortir de sa zone de confort. Mon père a toujours fait en sorte de s’entourer de musiciens avec lesquels justement il pouvait échanger sur scène par le biais de leur instrument respectif, dialoguant avec les notes. Cela donne forcément une musique bien plus intéressante car basée sur l’émotion, sur la connexion entre les êtres humains, sur ces idées qui naissent en écoutant l’autre et non en passant en revue le catalogue de ses propres capacités instrumentales. L’improvisation permet cette interaction entre les musiciens, interaction qui, parfois, va générer une véritable magie sans que rien ne soit prémédité.

Comme vous le mentionniez, Frank Zappa a débuté la musique par la pratique de la batterie ce qui explique certainement son approche polyrythmique de la guitare. Le fait d’étudier d’autres instruments est-il la possibilité d’élargir le champ des possibles de son propre instrument justement ?

Mon père était un autodidacte et tout ce qu’il a appris de la musique, il l’a tout d’abord puisé dans des livres empruntés dans les bibliothèques. Lorsqu’il s’est plongé dans un instrument quel qu’il ait été, il a dès le départ tenté de mettre au mieux à profit tout ce qu’il avait pu apprendre de manière théorique. Frank Zappa était très méticuleux en tout, de la théorie à la pratique, essayant de vraiment pousser les choses le plus loin possible là où moi, par exemple, lorsque j’ai débuté la guitare, je me suis avant tout concentré sur le jeu plus que sur les partitions. Ce n’est vraiment qu’en me penchant avec plus d’intérêt sur la musique de mon père que j’ai vraiment pris conscience de l’importance de la partie théorique de la musique et du merveilleux outil que la partition représente, une fondation nécessaire pour développer son propre jeu. Je dirais que mon approche de la guitare a énormément évolué ces quatorze dernières années du fait que je me sois penché avec autant d’implication dans la musique de mon père et sa si grande complexité tout autant harmonique que mélodique. Même si, personnellement, je ne joue que de la guitare, il est vrai que lorsque je cherche de nouvelles idées je vais aller les puiser dans d’autres instruments qui me permettront d’ouvrir mon jeu à des nouvelles couleurs. Mon père, tout comme moi, avons été très influencés par exemple par le jeu du clarinettiste bulgare Ivo Papasov et l’utilisation de ses gammes slaves tout autant que par la musique orientale ou indienne qui est un enrichissement sans fin pour l’approche que l’on a de la guitare. Des accordages non standards, la musique atonale ou l’utilisation de la guitare fretless sont des éléments sur lesquels je me suis penché et qui sont venus petit à petit s’intégrer à mon jeu. En tant que musicien, la vie est un perpétuel apprentissage et personne, même le meilleur, ne peut se prévaloir d’être arrivé au bout du chemin et ne plus rien avoir à découvrir. C’est d’ailleurs ce qui fait la magie de la musique.  

On sait que votre père était fortement inspiré harmoniquement par Stravinsky ou Varèse. La musique classique est-elle pour vous aussi une source d’influence ?

La musique classique a en effet été pour moi essentielle pour comprendre les couleurs et visualiser la musique afin de créer au sein même de la composition une véritable histoire. Adolescent, j’ai été également fortement inspiré par la musique de John Williams que ce soit celle de « Star Wars » ou encore de « Indiana Jones ». Je ne vais pas forcément aller chercher dans Beethoven ou Chostakovitch des idées précises qui vont se reproduire sur mon jeu de guitare mais quelque chose de beaucoup plus général qui va permettre de sortir mon approche de l’instrument des sentiers battus. J’ai eu l’occasion, il y a quelques années, aux Pays-Bas, de réaliser un projet où il m’était demandé de composer une pièce classique pour un orchestre de cent musiciens. Lors de cette soirée, a été jouée ma propre composition, mais également la pièce classique de mon père et une de Steve Vai. Il était assez drôle de voir ainsi les œuvres de trois guitaristes italiens interprétées par un orchestre de cent musiciens.

Je crois que, musicalement parlant, vous partagez le précepte de Jim Hall du « less is more ». Pour vous le silence entre les notes est d’une importance capitale ?!

Plus le temps passe et plus je comprends ce qu’être musicien signifie et me rends compte du challenge qui se dresse devant nous. Il n’existe que douze notes et c’est votre propre manière de les orchestrer, votre phrasé qui va faire la différence. Beaucoup de guitaristes, très doués au demeurant, se limitent à copier avec certes une aisance déconcertante mais à copier et reproduire ce qu’ils ont vu réaliser par d’autres. Mon approche de l’instrument a pris beaucoup plus de temps car je me suis évertué à trouver ma propre voie, cette voie qui, justement, résonnait en moi et a mis très longtemps à mûrir. Aujourd’hui, cet espace plus que ce silence entre les notes est d’une importance capitale à mes yeux. Plus que le précepte du « less is more », la faculté à faire résonner les notes, à varier son phrasé, à jouer avec les silences sont des éléments essentiels qui s’avèrent la colonne vertébrale de ma propre musique. Je crois que tout musicien mûrit, évolue avec le temps et il m’a fallu personnellement beaucoup d’années pour me rendre compte de l’importance que le silence revêtait dans la musique. Bien au-delà de la rapidité d’exécution qui se limite à une pratique assidue, l’espace que l’on donne entre les notes pour pouvoir laisser la musique respirer est un point fondamental. C’est un processus qui n’est pas forcément évident pour un guitariste qui, dès le départ, va se concentrer sur la technique et le fait de jouer ses gammes le plus vite possible comme s’il luttait avec le temps. Lorsque vous écoutez des musiciens qui utilisent ces silences de manières non conventionnelles, il s’en dégage quelque chose de tout à fait fascinant. Les batteurs sont à mon sens les plus doués pour jongler avec çela, capables de laisser des espaces vides dans un contour rythmique défini. Avoir la complexité et la sophistication rythmique d’un batteur et l’adapter à son instrument est une spécificité que j’aimerais posséder car elle vous permet une totale liberté musicale.

Jean-Luc Ponty et le regretté George Duke que j’ai eu le plaisir d’interviewer pour Agents d’Entretiens me disaient tous deux que le sentiment principal en jouant avec votre père était cette incroyable liberté musicale dont on peut d’ailleurs se rendre compte en live. Ne pensez-vous pas que la musique actuelle manque justement cruellement de liberté ?

Il y a eu une période où, dans certains genres musicaux, l’improvisation était une part essentielle sur laquelle de nombreux musiciens aimaient se focaliser. Aujourd’hui, les musiques dites populaires ont des mélodies de trois ou quatre notes et tout est si standardisé que l’improvisation est hélas laissée de côté. Beaucoup de musiciens ne sont même plus capables de comprendre cet élément essentiel qu’est l’improvisation et ce qu’il génère comme liberté. J’aimerais vraiment que la notion de surprise soit plus présente dans la musique actuelle là où, aujourd’hui, tout est assisté par ordinateur pour finalement rendre la musique à l’opposé de ce qu’elle devrait être, c’est-à-dire des gens qui jouent ensemble et constatent avec émerveillement ce qu’il en ressort. On en vient hélas à oublier l’humain, l’émotion qui doit être véhiculée dans la musique. Je déplore qu’aujourd’hui tout le monde utilise le même son de batterie, de clavier, de guitare avant que tout ne passe dans un ordinateur pour être encore plus lissé et répondre aux standards de classicisme auquel les oreilles actuelles formatées aspirent. La technologie nous permet aujourd’hui de tirer le meilleur et pourtant, c’est malheureusement tout l’inverse qui se produit.

L’album de Frank Zappa “Hot Rats » est sorti un mois seulement après votre naissance et vous est dédié. Je suppose qu’il y a forcément une grande charge émotionnelle lorsque vous le jouez sur scène ?!

J’ai forcément un attachement particulier à cet album qui contient certaines de mes compositions préférées de mon père comme « Peaches en Regalia » par exemple. Lorsque je me suis lancé dans l’étude de l’album, c’est je dois l’avouer le morceau « It Must Be a Camel » qui m’a le plus marqué. Ce titre est si éloigné de tout ce que mon père a pu écrire avec une texture si particulière que, lorsque l’on s’y penche vraiment, on ne peut que se demander comment un être humain a pu parvenir à quelque chose de si unique. Il est impossible de mettre une étiquette quelle qu’elle soit sur ce morceau et c’est personnellement ce que j’adore. Tout musicien rêve de parvenir au morceau parfait et la chose la plus folle avec mon père c’est qu’il a réussi cette prouesse sur tant de compositions que cela en est tout bonnement déconcertant. À chaque fois, on a l’impression qu’il parvenait à repousser toujours plus loin les frontières du possible en matière de composition, de production musicale, de jeu… Et lorsque l’on étudie ses morceaux on ne peut être qu’admiratif de tout cet incroyable travail qu’il a accompli au cours de sa carrière. 

Comme vous le disiez, Frank Zappa a été une source d’influence pour de nombreux artistes et son legs musical est énorme. Ne pensez-vous pas qu’il a souffert de cette incompréhension d’une partie de la population, incapable de comprendre son travail, son œuvre ?

Je le pense sincèrement même s’il n’a jamais été dans l’optique de convaincre qui que ce soit du bien-fondé de son travail ou de ses idées. La seule chose sur laquelle il était focalisé, c’était de faire la musique que lui aimait. Après, si les autres appréciaient, alors c’était du bonus. Son souhait était de toujours se renouveler, d’éviter de prendre une route qui ne serait que rectiligne. Si par exemple vous écoutez l’album « Thing-Fish » et que c’est le seul et unique album de Zappa que vous connaissez alors vous ne pouvez imaginer tout le spectre musical qu’il a couvert tant il s’est attaqué à tous les genres avec une aisance déconcertante. Lorsqu’en live j’interprète les morceaux de mon père, j’essaye de couvrir le spectre le plus large possible afin justement que le public puisse comprendre à quel point il était un précurseur. Son travail ne se limitait pas aux quelques titres que l’on a pu entendre jouer de-ci de-là sur les ondes. Il est d’ailleurs assez paradoxal de noter que les morceaux que l’on a pu écouter de Zappa à la radio sont certainement ceux qui le définissent le moins. La plupart de ses compositions étaient très sophistiquées et instrumentales, donc pas vraiment formatées pour les radios. Mon rôle, si je puis l’appeler ainsi, est justement de faire comprendre aujourd’hui la musique de mon père au plus grand nombre et de montrer toute la richesse qu’elle contient.  

On sait que Frank Zappa passait son temps à enregistrer dans son studio alors, forcément, tous les inconditionnels de votre père se demandent s’il reste beaucoup de bandes qui n’ont à ce jour toujours pas été exploitées ?!

Il existe effectivement beaucoup de bandes principalement issues de concerts. On trouve aussi pas mal de choses provenant du Synclavier, cet ordinateur sur lequel il travaillait. Après je ne suis pas concerné par ce qui a pu sortir après sa mort et la question quant à savoir s’il eut aimé que ces albums posthumes soient diffusés reste en suspens. Bien sûr, certains aiment écouter ces albums car il s’agit pour eux de nouvelles pièces de l’œuvre de Zappa, mais je ne suis pas sûr que lui les auraient jugées d’un niveau suffisant pour être diffusées tant il était perfectionniste. Je suis assez critique là-dessus car l’ayant forcément côtoyé de très près, je sais quels étaient les standards de mon père au niveau qualitatif et je suis persuadé que ces standards auxquels il était si attaché ne sont pas respectés sur certains de ses albums posthumes.

Alors que vous ne pratiquiez la guitare que depuis huit mois, vous vous êtes retrouvé à enregistrer « My Mother Is a Space Cadet » avec Eddie Van Halen. Pouvez-vous nous expliquer comment l’adolescent que vous étiez a rencontré le « guitar hero » Van Halen qui nous a malheureusement quitté il y a de cela quelques semaines ?

Ça a vraiment été un truc de dingue qu’il faut remettre dans son contexte pour le gamin de douze ans que j’étais à l’époque. À cette période, j’écoutais en boucle Van Halen qui passait sur toutes les radios et dont je possédais les albums. Un jour, on reçoit un coup de fil à la maison d’un type qui dit être Eddie Van Halen. Mon père prend la communication et, vingt minutes plus tard, Van Halen se pointe à la maison avec sa guitare ! Il faut comprendre que l’on parle d’une époque où MTV et Internet n’existaient pas et où une interview d’un musicien était une chose assez rare même sur les ondes. Ce que tu savais de tes idoles se limitait à ce que tu en lisais dans les magazines spécialisés ou sur les notes de pochettes de leurs albums. Les musiciens, même célèbres, restaient donc des créatures très mystérieuses à nos yeux. Là, il m’était offert la possibilité de voir le type qui avait composé « Eruption » ou « Mean Street » qui, pour tout guitariste, étaient des pièces de légende. Aujourd’hui, bien sûr, on peut trouver sur YouTube des tonnes de mecs qui vous montrent comment jouer « Eruption », souvent de la mauvaise manière d’ailleurs, mais à l’époque on se trouvait face à l’inconnu et il fallait se débrouiller tout seul. Bien sûr quand Van Halen est venu à la maison, j’étais à des années lumières d’imaginer que quelques mois plus tard j’allais enregistrer un morceau dans le studio de mon père et qu’il allait le produire. Ça a été une expérience tout simplement fabuleuse.

On voit extérieurement le musicien génial qu’était Zappa mais comment se construit-on en étant le fils de… Surtout lorsque l’on choisit de suivre les pas de son père ?

Dans toute famille, chacun a sa propre notion de la normalité et l’on s’habitue à son environnement quel qu’il soit ! On apprend à se construire autour de ça. Je savais bien sûr que mon père faisait un métier assez éloigné de celui du père de mes copains par exemple mais j’adorais ce qu’il faisait et, dès que je le pouvais, je le suivais dans son studio pour l’observer et m’imprégner de tout ça. Son studio était un merveilleux laboratoire scientifique dans lequel j’ai appris tant de choses aussi bien dans la production musicale que le son ou l’apprentissage de la guitare. Beaucoup de gens me disent : « Oh ça a dû être si dur de vivre dans l’ombre de la figure iconique qu’était Frank Zappa ! » Mais j’ai toujours été un fan de mon père et ne me suis donc jamais mis dans une sorte de position de compétition. C’est la même chose lorsque je me suis mis à jouer sa musique sur scène pour lui rendre hommage. J’ai entendu : « C’est une très mauvaise idée car personne ne peut être aussi bon que Frank Zappa ! » Pour se libérer de ça, la seule manière est de tout donner afin d’être le plus proche en intensité de ce que mon père pouvait offrir au spectateur, sans esprit de comparaison. Il faut laisser la musique parler d’elle-même sans se soucier du jugement.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas Frank Zappa quels sont selon vous les albums les plus faciles d’accès pour appréhender l’œuvre incroyable laissée par votre père ?

Il y a plusieurs albums qui sont de bonnes portes d’entrée à son univers, peu importe dans quelle chronologie vous allez les écouter. Je crois que « Apostrophe » est idéal car les morceaux sont assez faciles d’accès tout en possédant les textures et les couleurs si particulières de l’univers de Zappa doublés d’une production vraiment parfaite. Après je citerais « Freak Out ». Quand on pense que cet album est sorti en 1966, soit huit ans avant « Apostrophe ». On constate le chemin énorme parcouru par Frank Zappa en si peu d’années que ce soit en matière de jeu de guitare ou de production musicale. J’ajouterai « Hot Rats », « Joe’s Garage » et « The Yellow Shark ». Cinq albums qui, à coup sûr, vous donneront une idée de l’étendue musicale couverte par mon père.  

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