Dr Palomino, président des Alcooliques Anonymes

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EntretienNé en 1935 dans l’Ohio, le mouvement « Alcooliques Anonymes » (AA) a été pionnier parmi les groupes d’entraide pratiquant l’abstinence absolue. L’association rassemble aujourd’hui deux millions de membres au sein de 100 000 groupes, dont 614 en France. Médecin psychiatre addictologue et responsable de l’unité d’alcoologie et d’addictologie au centre hospitalier de Jonzac, le docteur Palomino est depuis trois ans président du conseil d’administration des AA. Pour Agents d’entretiens, il met en lumière les drames qui peuvent être causés par cette drogue légale qu’est l’alcool !


« Conduire sa voiture sous alcool est dangereux,
mais conduire sa vie sous alcool est une catastrophe, pour soi et pour son entourage. »

Une personne qui consomme quotidiennement de l’alcool, même à faible dose, doit-elle se considérer comme alcoolique ?

Non pas du tout ! Il n’est pas aisé de déterminer si une personne est malade de l’alcool. En France, on estime à cinq millions le nombre de personnes ayant des problèmes avec l’alcool dont deux millions peuvent être considérées comme alcooliques. Les signes de l’alcoolisme sont nombreux. Par exemple, avoir du mal à se dispenser d’alcool à certains moments de la journée ou en permanence. Avant d’être dépendant, il y a une période de consommation routinière qui peut paraître anodine, mais qui est souvent un signe d’alarme avant-coureur. Je vais boire un verre en attendant que ma femme rentre du travail, je vais regarder ma montre car c’est bientôt l’heure de l’apéro, je vais me servir un verre car j’ai eu une journée stressante… Dès que je commence à boire seul et à rythmer ma vie autour de ma consommation d’alcool, alors tous les signaux sont au rouge ! Ensuite, la personne se trouve face à des signes de manque qui peuvent être seulement psychiques, mais aussi psychiques et physiques. Au sein des AA, la moyenne d’âge est de 53 ans et la tranche d’âge la plus représentée est celle des 50/60 ans. Cette moyenne d’âge est-elle en adéquation avec celle des personnes alcooliques en France ? Le fait que cette moyenne soit élevée est assez compréhensible. Une dépendance à l’héroïne, par exemple, est d’installation généralement très rapide. Il suffit de quelques semaines ou de quelques mois tout au plus alors que, pour l’alcool, le processus nécessite plusieurs années. Au-delà de cela, il faut du temps pour que la personne accepte le fait de se considérer alcoolique. Les gens en proie à cette addiction ont un manque de lucidité concernant la perception de leur propre dépendance. Il faut comprendre qu’une personne peut commencer à avoir des problèmes avec l’alcool à l’âge de trente ans et n’ouvrir les yeux que quinze à vingt ans plus tard, acceptant enfin de se reconnaître plus ou moins « alcoolique ». Franchir la porte d’un centre, demander de l’aide au sein d’un groupe, suppose une réelle volonté peu évidente et généralement un trop plein de souffrances, sachant que la plupart des alcooliques formulent un déni plus ou moins inconscient vis-à-vis de leur dépendance.

Coluche disait : « Un alcoolique, c’est quelqu’un que vous n’aimez pas et qui boit autant que vous. » Une personne qui boit a donc du mal à s’avouer alcoolique ?

C’est étonnant de demander à un alcoolique de définir sa maladie. Comme me le disait un patient : « Un alcoolique, c’est quelqu’un qui boit plus que moi », cela revient à peu près à ce que disait Coluche ! Un autre m’a dit un jour : « Être alcoolique, c’est être de moins en moins invité et de plus en plus évité. » C’est une maladie de la relation à soi et de la relation aux autres.

Cirrhose, infarctus… Quels sont les risques courus par la personne alcoolique ?

Les drogues illégales tuent chaque année en France moins de 3 000 personnes alors que l’alcool est la cause de 45 000 décès et la cigarette 65 000. Il faut savoir que l’alcool créé des problèmes divers à 15 % de la population adulte. Nous ne sommes bien évidemment pas pour interdire la consommation d’alcool, je ne suis d’ailleurs moi-même pas un abstinent, mais nous souhaitons que la société française ne ferme pas les yeux sur la drogue légale qu’est l’alcool. Un alcoolique peut perdre en partie la vue, être atteint d’un cancer du foie, se retrouver en fauteuil roulant (l’alcool peut attaquer les fibres nerveuses qui commandent les muscles des membres inférieurs), a plus de risques de faire un AVC (accident vasculaire cérébral), d’avoir des problèmes cardiaques, une atteinte du pancréas, un vieillissement cutané accéléré, du diabète, ou être confronté à des crises d’épilepsie (l’alcool en étant la première cause, soit par excès ou encore par manque.) Bref, sans mauvais jeu de mot, on trinque souvent « à la santé », on devrait plutôt dire « à tes maladies ! »

Pour sortir de l’alcoolisme, n’y a t-il que la volonté ?

La volonté peut-être définie comme l’énergie que je mets au service d’un but. Les alcooliques ont beaucoup de volonté… Pour boire ! Leur objectif premier est : « je vais arriver à boire comme tout le monde, à me contrôler. » L’alcoolique veut se prouver et prouver aux autres qu’il n’est pas alcoolique alors que le soin passe forcément par une première phase d’acceptation. En cherchant à boire avec contrôle, on peut même dire qu’il aggrave sa dépendance. Le but n’est pas de boire modérément, mais de se sevrer totalement. Comme me le disait un patient : « Pendant longtemps je pensais qu’il fallait de la bonne volonté. En fait il faut de la volonté bonne, c’est à dire orientée vers le bon objectif : renoncer à l’alcool. » Il faut savoir qu’un alcoolique est capable de faire des dizaines de kilomètres pour trouver une bouteille ! Il lui faut accepter que ce produit est plus fort que lui. Pour schématiser, disons que la bouteille est Mike Tyson et il faut juste renoncer à monter sur le ring car le combat est perdu d’avance.

Comment faire pour s’en sortir alors ?

On a trop tendance à penser dans le milieu médical qu’un alcoolique ne peut pas s’en sortir, mais c’est faux ! Il faut mener le combat. Pour régler son problème avec l’alcool, il faut tout d’abord un projet clair qui consiste à être prêt à essayer de ne plus consommer d’alcool. Dire, « je vais moins boire » ou encore « je vais arrêter pendant quelque temps, puis je reprendrai avec modération » est voué à l’échec. Mais, évidemment, cela demande que le projet soit stable et établi dans le temps. D’où l’importance d’aller dans des groupes où l’on ne juge pas ! On parle, on écoute, on échange… Toute personne qui entame un processus de sevrage doit chercher à essayer de ne plus reconsommer du tout, sinon la dépendance tend à se remettre en marche plus ou moins rapidement. Dans un pays comme la France, où le vin est une tradition et l’alcool un élément très ancré dans le concept de fête, ne pas boire signifie souvent être en marge, être montré du doigt. La « norme » sociale et culturelle hexagonale est de boire au moins un verre de temps en temps lorsque l’on est adulte. Là où un héroïnomane en marge de la société se réinsère en se sevrant, un alcoolique qui boit trop ou un ancien alcoolique qui ne boit plus une seule goutte restent en marge, ce qui est très difficile à gérer sans une forme d’appui.

Outre ce projet d’arrêter de boire, existe t-il des traitements ?

Il existe en effet un traitement simple et très peu coûteux à base d’anxiolytiques qui, en une semaine, vous permet de ne plus être alcoolique dépendant, du moins physiquement. Ensuite, il faut que le patient s’y tienne et surtout ne replonge pas ! C’est bien sûr là qu’est la difficulté. A ce stade, certains médicaments peuvent aider, mais l’essentiel est que le patient soit psychologiquement l’acteur principal de son processus de changement et de reconstruction de soi.

Faites-vous dans le traitement un distinguo entre un alcoolique en proie à des problèmes existentiels, un mal de vivre et un alcoolique disons « Hédoniste » ?

Attention car une personne peut-être dans les deux catégories à la fois ! Il est vrai néanmoins que pas mal de gens qui se sont fait piéger par l’alcool avaient des souffrances dans leur âme. Une fragilité très variable qui peut passer par un manque d’estime de soi-même, une faible aptitude à communiquer avec les autres… Au départ, l’alcool fonctionne comme une béquille, un antidépresseur, un anxiolytique, un anesthésique, un psychostimulant, un somnifère… On se sent alors mieux à court terme. Si je commence à boire un verre tout seul, ou si je cherche à apaiser quelque chose qui va mal en moi, alors il faut savoir que ce processus est très dangereux indépendamment de la quantité consommée. L’alcool n’est jamais une aide psychologique. L’alcool fait fuir devant la réalité, gomme les émotions, mais c’est mettre bien vite le doigt dans un engrenage qui sera une source de malheur pour la personne alcoolique et sa famille. Pour un malade, c’est quatre ou cinq personnes qui souffrent autour de lui. Il existe d’ailleurs l’association Al- ANON créée par des familles d’alcooliques pour des familles d’alcooliques.

Les jeunes, et notamment les 17-18 ans (un marché de 30 à 40 millions d’euros mensuels) sont devenus une cible clairement identifiée par les alcooliers. Que pensez-vous des « alcopops »- d’alcool et pop (mot américain pour soda) – qui visent directement la jeune génération ?

Puis-je reprocher à un marchand de vendre ? Les gens du marketing sont très forts et, si une telle politique vis-à-vis des jeunes engendre plus d’alcooliques dans les années à venir, je ne pense pas que cela soit leur problème. C’est un produit qui change la vision du monde, qui modifie le comportement et peut, comme en voiture par exemple, causer sa propre mort comme celle d’autrui. Conduire sa voiture sous alcool est dangereux, mais conduire sa vie sous alcool est une catastrophe, pour soi et pour son entourage.

Répandu dans les pays anglo-saxons, le « binge drinking » est une consommation occasionnelle, excessive d’alcool qui n’a d’autres buts que l’ivresse. Comment expliquer cette surenchère permanente dans la beuverie ?

(Cette réponse est faite par le docteur Palomino, psychiatre et ne l’engage aucunement comme représentant des AA !) Quelle est la poésie, le rêve que propose notre société aujourd’hui à la jeune génération ? Le monde est en train d’être transformé en poubelle. Vous avez de grandes chances de vous retrouver au chômage malgré vos diplômes. Si vous travaillez toute votre vie, vous n’êtes pas sûr d’avoir une retraite… Il n’y a pas beaucoup d’espoir ! Les jeunes reprennent donc les bitures de leurs parents en les poussant à l’extrême dans un jeu qui bien sûr est dangereux. Les vieux que nous sommes devons envoyer des messages d’optimismes aux adolescents, car notre société offre aussi d’immenses possibilités de s’épanouir. Il faut être acteur et construire des choses belles pour soi et pour autrui. Voilà un but commun ! Aujourd’hui, malheureusement, on cloisonne tout. On privilégie les sensations, l’individualisme et l’immédiateté. L’adolescent est dans le trip : « Je vais ingérer beaucoup d’alcool tout seul et m’enfermer dans cet état d’ivresse. » Les ados aiment explorer, jouer avec les transgressions, l’interdit. C’est donc aux adultes de donner des interdits plus clairs et d’être plus à l’écoute, favoriser le lien. Connaissez-vous des fêtes d’adultes où l’on ne boit pas ? Quel message donnons-nous aux jeunes ? Il ne faut pas s’étonner si les adolescents reprennent le modèle de leurs aînés poussé à l’extrême !


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