Histoire

Chloé Maurel, la vie de Che Guevara

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Chloé Maurel, Che Guevara, éd Ellipses Marketing


EntretienPlus de quarante ans après une exécution encore emplie de zones d’ombres, le portrait d’Ernesto Guevara, immortalisé par l’objectif d’Alberto Korda, continue à fleurir sur les T-shirts de jeunes contestataires en herbe. Quintessence de l’esprit révolutionnaire, prêt à faire parler les armes pour imposer sa volonté de justice sociale, le Che demeure LE référent d’une équité humaine, à l’opposé du système sur lequel repose notre société régie par les soubresauts du CAC40. Mais, Ernesto Guevara était-il un révolutionnaire romantique profondément humain ou un guerrier sanguinaire ? Chloé Maurel, agrégée d’histoire et auteur d’une magnifique biographie sur le Che, nous livre son point de vue sur une icône de la révolution. Hasta siempre Comandante !


« Il semble maintenant avéré que la CIA a fait assassiner le Che. »

Les parents d’Ernesto Guevara étaient de lignée aristocratique avec, néanmoins, un penchant pour des idées de gauche. Est-ce en réaction à cette aristocratie que Guevara développa des opinions radicales dès le plus jeune âge ?

Effectivement, dès son plus jeune âge, il a aimé fréquenter des jeunes issus de catégories plus populaires et s’est très tôt intéressé et identifié aux pauvres, aux opprimés, en décalage avec le milieu bourgeois, voire aristocratique, dont il était issu. Mais, cette tendance ne s’inscrit pas en réaction à ses parents. Au contraire, ceux-ci, ayant des idées de gauche, ont encouragé ce penchant : sa mère recevait dans leur maison les camarades pauvres d’Ernesto et leur venait en aide. Les conversations avec ses parents ont compté dans la précoce politisation du jeune Ernesto.

Les fréquentes crises d’asthme qui obligent Ernesto au repos forcé ont-elles façonné sa personnalité (réaction face à l’injustice de la maladie, plongée dans la littérature) ?

La maladie d’Ernesto, qui l’a accompagné toute sa vie, est un élément très important qui a beaucoup compté dans sa personnalité. Il a lutté d’arrache-pied contre sa maladie, en pratiquant des sports violents qui lui étaient déconseillés (comme le rugby), en allant faire des pérégrinations dans des lieux et sous des climats qui lui étaient décommandés par les médecins, et surtout en se lançant dans la guérilla, dans des conditions extrêmes. Il a été en de nombreuses occasions victime de très violentes crises d’asthme qui l’ont quasiment terrassé, mais il a toujours repris le dessus grâce à son extraordinaire force de volonté. Par exemple au Congo, en Bolivie, ou encore en Chine, au moment où il a rencontré Mao.

Est-ce le premier voyage de Guevara en Amérique latine et aux États-Unis en compagnie de son ami Alberto Granado qui va forger l’idée du Che selon laquelle seule une révolution par les armes peut lutter contre les inégalités sociales ?

Le premier voyage de Guevara en Amérique latine aux côtés de son ami Alberto Granado, ainsi que son deuxième voyage, ont beaucoup compté dans la prise de conscience politique du jeune homme. À l’époque, son ami Alberto est plus conscient politiquement que lui. Guevara s’intéresse plutôt à l’archéologie. Les visites des grandes entreprises minières (comme la mine de Bolsa Negra, grande mine située au sud-est de La Paz, en Bolivie) et les promenades dans les bas-fonds des grandes métropoles latino-américaines font peu à peu prendre conscience à Guevara de l’injustice sociale. C’est aussi et surtout de l’idée d’unité du peuple latino-américain que prend conscience le jeune homme. Quant à la conviction que seule une révolution par les armes peut lutter contre les inégalités sociales, je pense que c’est plutôt à partir de la rencontre avec Fidel Castro qu’elle se consolide chez lui. Mais il est vrai que très tôt, on observe chez le jeune Guevara la volonté de lutter au péril de sa vie, de se sacrifier pour la cause de la justice sociale et de l’humanité.

Le second périple de Guevara, qui a terminé ses études de médecine en 1953, va-t-il être l’occasion de parfaire sa condition de révolutionnaire ?

Oui, à cette occasion, il fait des rencontres marquantes, comme celle du Dr Pesce, qui lui fait rencontrer des dirigeants de l’APRA, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine, parti politique péruvien d’opposition, alors clandestin. L’APRA repose sur le principe de la construction d’un front unique latino- américain, idée qui est chère au jeune Guevara. Au Costa Rica, il rencontre plusieurs réfugiés politiques venus de toute l’Amérique latine, comme Juan Bosch, écrivain et homme politique dominicain, opposant au gouvernement dictatorial de Rafael Trujillo en place en République dominicaine. Le séjour au Costa Rica influence sérieusement la prise de conscience politique du jeune Guevara, c’est une étape majeure de son voyage initiatique. Il y rencontre notamment plusieurs protagonistes de l’attaque ratée de la caserne de Moncada du 26 juillet 1953, compagnons de Fidel Castro.

C’est au Mexique en 1955 que Guevara est présenté à Fidel Castro. Comment se passe cette rencontre qui sera déterminante dans la vie du Che ?

C’est chez une amie cubaine, Maria Antonia Gonzalez (dont le frère est mort torturé par les hommes de Batista), dans l’appartement de celle-ci dans le centre-ville de Mexico, que se produit la rencontre entre les deux hommes. Entre Ernesto et Fidel, c’est comme un coup de foudre. Dès cette première rencontre, ils discutent dix heures d’affilée de questions de politique internationale. Fidel développe l’idée, avec laquelle Ernesto s’affirme entièrement d’accord, que la lutte révolutionnaire cubaine qu’il aspire à mettre en place, n’a pas seulement une portée nationale mais se rattache à une action d’ampleur continentale et s’inscrit dans la lignée des mouvements révolutionnaires, lancés en leur temps par Simon Bolivar et José Marti.

Fidel décrit aussi à Ernesto les conditions déplorables dans lesquelles survivent les Cubains, entassés dans des taudis insalubres. Ernesto est indigné par cette situation. Au terme de cette longue conversation, vers l’aurore, Fidel finit par lui parler de son projet de lancer une nouvelle tentative d’insurrection armée à Cuba, en y débarquant avec un groupe d’hommes bien entraînés. Ernesto lui inspirant confiance, Fidel lui propose dès cette première soirée de participer à l’opération, bien qu’il ne soit pas cubain. Ernesto n’hésite pas un instant et accepte. Guevara prend tout de suite conscience de l’importance de cette rencontre : dans son journal, il qualifie d’ « événement politique » le fait d’avoir fait connaissance avec « Fidel Castro, le révolutionnaire cubain », et écrit : « Je crois que nous avons mutuellement sympathisé. »

Pendant la période 1956-1957, où les rebelles vivent cachés dans les montagnes, on note de nombreux témoignages contradictoires sur la personnalité de Guevara. Certains l’accusent de tuer sommairement des traitres ou encore des guerilleros ayant volé de la nourriture, et d’autres soulignent que le Che soigne les soldats ennemis et s’oppose fermement à tout acte de torture. Qu’en est-il réellement ?

En réalité, le Che se distingue par son comportement profondément humain. Étant médecin, il s’attache à soigner les hommes blessés, même les ennemis. Il s’oppose fermement à tout acte de torture. Il veille aussi à ce que les femmes soient bien traitées. Il est aussi très exigeant avec ses hommes, comme il l’est avec lui-même. Il s’efforce de leur inculquer une discipline et une endurance exemplaires. Il les entraîne en leur imposant de nombreuses marches longues et difficiles. Il leur demande aussi de supporter de manière stoïque les restrictions alimentaires, les blessures, la saleté, les conditions rudes de vie. Cette sévérité s’accompagne d’une grande humanité : pédagogue, il consacre une partie de son temps à éduquer ses hommes, à leur donner des cours. Il se consacre aussi à soigner les misérables familles de paysans de la sierra, qui ont un état de santé déplorable.

Le débarquement de Guevara et de Castro à Cuba en novembre 1956 est désastreux, puisque le groupe de 82 hommes est attendu par l’armée de Batista. Comment se déroulent les premiers temps de ce retour au pays pour les rebelles ?

Les débuts sont très difficiles. Les guérilleros débarquent dans de très mauvaises conditions, et les soldats de Batista les mitraillent. Les guérilleros sont dispersés et désorganisés. Il faudra plusieurs semaines pour qu’ils parviennent à se réorganiser. Des 82 hommes de Castro, il n’en reste bientôt plus qu’une vingtaine (une quarantaine est capturée). Les hommes de Castro sont réduits à se cacher, à se tapir, à rester immobile afin de semer la police et l’armée qui sont sur leurs traces. Pour Ernesto, physiquement très affaibli, ces journées sont extrêmement pénibles, d’autant plus qu’il supporte difficilement l’inaction.

Le comportement de Guevara en tant que commandant de la quatrième colonne est aussi sujet à des commentaires divers et variés. La propagande faite contre le Che était-elle justifiée, eu égard à ses actes ?

Non, le Che a toujours respecté une éthique pétrie d’humanité en faisant la guérilla.

Quel va être le rôle de Guevara à Cuba, une fois la prise de pouvoir de Castro ?

Au début, il est laissé un peu dans l’ombre, puis on le charge de la fonction d’épurateur à la forteresse de La Cabana. Il est physiquement affaibli et diminué. Puis, dans sa villa de Tarara où il se repose, il reçoit de nombreux intellectuels et responsables politiques. Ensuite, après avoir été déclaré, le 9 février 1959, « citoyen cubain de naissance » par Castro, il se voit confier d’importantes responsabilités : sur la demande de Castro, il entreprend de mettre en place une nouvelle agence de presse cubaine, Prensa latina. Puis, à partir de juin 1959, il va devenir l’ambassadeur itinérant de Cuba, s’envolant pour l’Espagne, l’Egypte, l’Inde, le Japon, l’Indonésie, Ceylan, le Pakistan, la Yougoslavie, le Maroc, puis en 1960 l’URSS, la Chine… En 1961, il est nommé ministre de l’Industrie.

Les causes du départ de Guevara de Cuba ne sont visiblement pas claires. Comment peut-on expliquer son départ du pays et son retrait de la vie politique cubaine ?

Il ne tenait pas en place, une vie rangée ne l’intéressait pas. Il avait adoré faire la guérilla à Cuba et brûlait de porter la révolution dans d’autres lieux. Par ailleurs, pour certains responsables politiques à Cuba, il était devenu gênant par sa liberté de parole et par son charisme. Il semble que Fidel Castro ait tenté, lors de leur très long dernier entretien en tête à tête le 14-15 mars 1965, de le persuader de rester à Cuba, dans ses fonctions officielles, et de « s’assagir », mais il a préféré partir faire la révolution à l’étranger. Dans ces conditions, il ne pouvait plus agir en tant que représentant officiel de Cuba et devait renoncer à toutes ses fonctions officielles dans ce pays.

Le Congo, la clandestinité, puis la Bolivie, comment vont se dérouler les années post-Cuba pour le Che ?

Le Congo est « l’histoire d’un échec », comme l’a écrit le Che lui-même dans le récit qu’il en a fait. C’est une tentative ratée de porter la révolution dans le pays de Patrice Lumumba et de venger son assassinat. De multiples facteurs (dissensions entre les leaders congolais, décalage mental entre les Cubains et les Congolais…) que le Che n’avait pas bien pris en compte font que la tentative échoue lamentablement.

La clandestinité est très dure à vivre pour le Che. Il vit, cloîtré incognito pendant trois mois à Dar Es- Salaam, puis quatre mois incognito à Prague, des moments d’intense désespoir. La solitude et l’inaction, ainsi que le ressassement de l’échec du Congo, sont très durs à supporter. Le Che est profondément déprimé. Puis, à l’été 1966, il rentre incognito à Cuba et s’investit dans la préparation de la guérilla bolivienne, en entraînant des combattants cubains au camp militaire de Pinar del Rio. Il arrive en Bolivie en novembre 1966 et, en mars 1967, la guérilla bolivienne du Che effectue ses premiers combats.

L’exécution du Che en Bolivie est sujette à bien des discussions. Sait-on réellement le rôle joué par la CIA dans la décision de son exécution ?

Il semble maintenant avéré que la CIA a fait assassiner le Che. Selon les sources les plus vraisemblables, l’agent de la CIA Félix Rodriguez, un Cubain anticastriste, aurait transmis à Mario Teran, un sergent de l’armée bolivienne, l’ordre de fusiller le Che. De même que la CIA est impliquée dans l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo en janvier 1961, et dans le coup d’état au Guatemala en 1954, auquel le Che avait assisté.

Dès les premières semaines d’avril 1967, les États-Unis ont envoyé de nombreux agents de la CIA et des « bérets verts », ainsi qu’un bataillon des United States Army Rangers pour prêter main-forte aux militaires boliviens contre le Che.

L’envoi d’agents de la CIA en Bolivie s’explique à la fois par la crainte des États-Unis d’une contagion révolutionnaire dans une région du monde qu’ils considèrent comme leur « arrière-cour », et par l’inquiétude des hautes sphères politiques et économiques américaines due à la proximité entre la zone de la guérilla du Che et les importantes installations pétrolières tenues dans la région par des sociétés multinationales américaines, comme la Gulf Oil Company.

Il est avéré qu’au moins trois agents de la CIA étaient sur place à La Higuera au moment de l’exécution du révolutionnaire : Félix Rodriguez, Eduardo Gonzalez et le major Shelton. D’ailleurs, certaines des affaires personnelles ayant appartenu au Che pendant cette guérilla, comme sa lampe-torche, ont été récupérées par Félix Rodriguez à la suite de son exécution, et sont exposées aujourd’hui encore au siège de la CIA.

Entre révolutionnaire idéaliste et romantique et monstre sanguinaire, où se situe la réelle personnalité d’Ernesto Guevara ?

Sa personnalité est incontestablement idéaliste. Généreux, il voulait lutter pour plus de justice sociale et d’égalité. Exigeant avec lui-même et avec les autres, il pouvait se montrer dur, sévère, mais n’a jamais été un monstre sanguinaire. Même dans les combats, il se montrait respectueux et soucieux de ménager les souffrances. Les différentes sources sur lesquelles je me suis appuyée insistent sur la dimension profondément humaine, humaniste, de la personnalité du Che.

Comment expliquer encore aujourd’hui que le personnage du Che demeure une icône révolutionnaire, même pour des jeunes qui portent un T-shirt à son effigie en ignorant tout de l’homme qu’était Guevara ?

C’est certainement en grande partie la célèbre photo d’Alberto Korda qui est à l’origine du spectaculaire engouement mondial pour le personnage du Che. Mais, au-delà du simple aspect photogénique, c’est aussi la personnalité et la fin tragique du jeune révolutionnaire qui expliquent cette vogue durable : par son charme, son attitude non-conformiste, ses discours enflammés, son charisme, sa personnalité à la fois impétueuse et généreuse et le caractère extrême de ses engagements, il a acquis une célébrité mondiale, même auprès de ceux qui ne connaissent pas en détail sa vie et ses actions.

Quels sont les héritages du Che aujourd’hui ? Pensez-vous qu’un personnage avec un tel charisme manque sur l’échiquier politique mondial ?

Des personnages comme Obama au moment de son élection ont pu susciter une ferveur analogue à celle que suscitait le Che. Lula au Brésil, Evo Morales en Bolivie, Hugo Chavez au Vénézuéla, entendent reprendre le flambeau du révolutionnaire argentin. En France, un leader comme Bernard Thibault peut avoir un charisme comparable. C’est vrai que, pour faire face aux tenants de la droite et de l’extrême- droite en 2012 et même après, il serait bien de pouvoir compter sur un personnage ayant un charisme équivalent à celui du Che. Au plan mondial, pour dénoncer le pouvoir démesuré acquis par la finance et les banques, les inégalités et l’injustice sociale criante, nous aurions bien besoin d’une figure aussi éclatante que Guevara, même s’il faut rester vigilant à l’égard des « hommes providentiels ».


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